Proposition de communication pour un colloque.
En « old whig » burkéen, Hayek combat les travers apparemment inhérents à la démocratie : dérives démagogiques menant au totalitarisme, accaparement de ressources publiques au profit d’intérêts privés camouflés sous une phraséologie mensongère, ou conflit permanent et inéluctable que crée de facto le besoin d’arbitrer entre des fins et des échelles de valeurs différentes sinon contradictoires. Il pointe aussi la difficulté qu’il y a à relativiser tant l’efficacité que la moralité du « pire des régimes à l’exception de tous les autres » lorsqu’il devient un « fétiche verbal ». Face aux sophismes, à la vacuité de slogans sans dénotation claire ou au sentimentalisme de bonne foi, un débat rationnel est presque perdu d’avance pour celui qui propose des principes contre-intuitifs (main invisible vs volontarisme politique affiché), exigeants (principe de responsabilité vs prise en charge étatique) et frustrants (laissez-faire aveugle vs Reconnaissance et projet collectif). Avec le pessimisme qui est le sien à la fin de sa vie, on trouve en filigrane l’idée que la refondation de la civilisation – nécessairement basée sur l’économie de marché et la liberté individuelle – n’a jamais été possible qu’à la suite de l’effondrement, souvent violent, des erreurs du passé. Ce qui semble condamner la possibilité d’une sortie raisonnable du processus autodestructeur du collectivisme, qu’il affirme encore en 1944.
Pour dépasser, malgré tout, cet état de fait, il assume, d’une part, l’héritage séculaire du libéralisme, qu’il synthétise et réinscrit dans sa propre philosophie, visant à dépolitiser de nombreux champs des activités humaines aux profits d’institutions ou associations librement choisies. Théorisant aussi une sorte d’éthique de la non-discussion, basée sur l’« exploration » individuelle de l’environnement et l’adaptation / réaction à celui-ci, faisant l’économie de la négociation. D’autre part, il pose — notamment dans le chapitre XVII de Droit, législation et liberté — la base d’un modèle original de constitution démocratique, résolument anti-machiavélien par son idéalisme et sa rupture avec ceux existants, qui demeure aussi totalement différent de ceux de grands contempteurs de la démocratie partisans d’un pouvoir fort, non-discutable et centralisé.
Cependant, le hiatus ressenti par Hayek, entre l’exigence de mise en pratique de son « utopie de rechange » et l’absence de réception de celle-ci dans des sociétés à « 90% socialistes » selon ses critères, l’a conduit à une praxis plus traditionnelle. Avec
- dans le champ intellectuel, une ligne gramscienne de diffusion idéologique via la création ou le soutien de think-tanks ;
- des relations ambiguës et problématiques avec des dictateurs militaires anti-communistes (le Chili de Pinochet ou le Portugal de Salazar), allant jusqu’à penser la nécessité de « dictature libérale » temporaire et nécessaire à l’instauration d’un régime convenable ;
- des tentatives de devenir le conseiller du Prince, à l’occasion des élections de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.
C’est ainsi sur fond de l’idée d’un débat impossible et d’un modèle sociétal trop révolutionnaire pour être mis en place autrement que par des moyens contradictoires avec son libéralisme, que l’étude de la façon dont Hayek a pensé le « champ des possibles » des chefs d’Etat arrivés au pouvoir avec des programmes a priori invendables sur le marché des idées politiques en régime démocratique, est un des jalons incontournables de toute théorie libérale contemporaine.




