J’ai évoqué récemment l’agape charlitane organisée à Paris, pour que le bon peuple se rappelle ce qu’il doit penser des assassinats des membres de la rédaction de Charlie Hebdo, en janvier 2015, mais je voulais détacher du débat sur le complotisme, une petite “séquence” qui a lieu à 1:16:41, lorsque Rudy Reichstadt se met à tutoyer le philosophiste Enthoven et lui offre l’occasion, une nouvelle fois, de s’expliquer sur son interprétation de la modification de la traduction française du “Notre père” sur Europe 1.

Pour mémoire, dans une chronique de novembre 2017, il prétendait avec un plaisir adolescent apparent, en compagnie d’un Patrick ‘Liste noire’ Cohen ravi de le relancer et de jouer son rôle dans ce duo de comique propagandiste1, qu’on avait substitué « ne nous fais pas entrer en tentation » à « ne nous soumets pas au mal » dans la prière catholique, pour se distinguer de l’Islam, dès lors qu »Islam’ signifie ‘Soumission’.

Il s’agissait ici non seulement de se moquer de l’Eglise en se riant de la futilité du changement – mais qui est le plus futile : celui qui se consacre à des futilités pour ses propres ouailles, et ne demande rien aux autres, ou celui qui commente ce qui n’en vaudrait pas la peine ? –, mais aussi de montrer aux « paranoïaques de l’islamophobie »2 que c’est l’Eglise catholique leur vrai adversaire, pas les Juifs médiatiques de combat (Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Gilles-William Golnadel, Elisabeth Lévy, etc.) qui reviennent dès qu’ils peuvent et sous n’importe quel prétexte à accuser les Musulmans pour attiser les braises, bref, comme agents provocateurs, d’autres se chargeant des Chrétiens, les troisièmes rappelant l’oracle d’Huntingon sur le choc des civilisations, et tous contribuant à ce que la prophétie auto-réalisatrice se produise effectivement comme ils le souhaitent.3

Son exercice de style, plus profond qu’il n’appert, ayant soulevé de nombreuses protestations face à tant de mauvaise foi évidente, sa petite étincelle pour essayer de rallumer la flamme de la division ayant fait sploutch comme une crotte qui tombe dans l’eau et n’a même pas le temps de puer au passage, le voilà poussé à s’excuser afin de faire, ostensiblement, passer cela pour un accident de parcours, un moment d’égarement et non pas une imprudence comme une bataille perdue dans une longue guerre de propagande, où il joue son rôle de petit soldat du Verbe. Ses excuses, deux jours plus tard, sont d’ailleurs assez éclairantes, avouant tacitement que s’il reconnait une reculade, le reste n’est qu’hypocrisie.

Car en quoi a-t-il fait une « connerie » ? Il n’est pas assez bête pour avoir cru à sa rhétorique dans sa chronique et ses petits rictus lors de la lecture de celle-ci, montraient assez qu’il était tout heureux de ce vilain tour « malhonnête » ; ce qu’il avoue en 1:19 avec son « molard baveux» craché pour emmerder son monde1. Il dit même que c’était « évidemment » une connerie : alors pourquoi lui a-t-il fallu des heures et une polémique pour enfin voir l’évidence ?

Loin de croire à sa prise de conscience et ses remords, on comprend juste qu’il prend acte que, face à ceux qui dénonçaient cette bêtise et éventuellement ceux qui ont compris la manipulation, il n’a pas eu assez d’appuis. Et qu’il a donc dû accepter de reconnaître la défaite dans ce rapport de force.

Ça m’a rappelé une conférence à laquelle j’avais assistée, de Frédéric Lordon, justement, un ennemi déclaré d’Enthoven Jr., où on parlait de la notion de ‘vérité’ et où il soulignait comment, aux Pays-Bas, après des siècles de commémorations de la Saint Nicolas où les Bataves se déguisent en père fouettard à la peau noire, et que personne n’avait trouvé particulièrement raciste jusque-là, au début du XXIème, parce que cela choquait des associations de défense des noirs et qu’un juge leur avait donné raison2, ça devenait raciste. Or, la fête n’était ni raciste ni non-raciste, dépendant évidemment de la façon dont les gens le vivaient et l’incarnaient. Il se peut même qu’un mot, une commémoration ou une tradition ait été un jour instauré avec un certain état d’esprit qui se sera perdu en chemin, que quelque chose qui ait été mal intentionné au départ devienne totalement innocent par la suite, ou l’inverse. Frédéric Lordon remarquait simplement – et en bon sophiste lui aussi, sans aller au bout de raisonnement afin de nous le laisser penser nous-mêmes – que le caractère raciste ou non de cette fête dépendait seulement de cette interprétation ; ici, d’un rapport de force juridique et médiatique. Aucune vérité derrière tout cela, permettant de qualifier en soi, la fête. La population, la doxa, les media jugeant désormais que c’est raciste, ce jugement avait même un caractère rétrospectif et faisaient des gens qui s’étaient déguisés en noirs, des racistes même s’ils ne l’étaient pas alors (leurs intentions étant exemptes de tout racisme) en le faisant…

On est ici dans le même aveu de relativisme social : Enthoven s’excuse parce qu’il a perdu le bras de fer médiatique. Eût-il été plus appuyé ou les opposants eussent-ils été moins nombreux, il se serait moqué d’eux, les accusant sourdement d’être des fascistes grincheux énervés pour rien, des propagandistes catholiques intolérants et poussiéreux, des conservateurs étriqués. En même temps, cet homme de réseaux parisiens, membre de l’équipe BHL, se serait retourné vers ses copains pour rire avec eux : ‘regardez, les copains c’est la France Figaro qui m’attaque, vous avez vu comme je les ai bien emmerdés, haha’. Et on aurait bien eu une Fourest ou une Autain pour le complimenter devant tant de courage face à ses persécuteurs dangereux. Il aurait alors prétendu avoir soulevé un non-dit avec le même aplomb que pour parler de sa « connerie », peut-être même aurait-il affirmé avoir compris ce que les Catholiques à l’origine de cette modification pensaient en eux-mêmes sans jamais l’avoir conçu eux-mêmes, en bon Socrate capable de faire dire des vérités mathématiques au petit esclave dans le Ménon. Il aurait pu dire des centaines de choses, d’ailleurs, puisque c’est son métier de jouer avec la logique, d’y rajouter des références littéraires et philosophiques pour épater le bon peuple, et, ici dans sa chronique, de laisser une petite phrase finale ciselée comme un Tweet, dans l’esprit des gens. Mais surtout de savoir dire tout et son contraire. Il sait faire, le vendeur de breloques à l’étalage de soi, et doit le faire avec d’autant plus de brio qu’un Glucksman fils de, ou un autre petit chouchou de BHL4, voire un Bedos II, toute une génération de fils de qui sont là dans les coulisses prêts à lui piquer sa gamelle.

Mais n’allons pas si vite. Là, dans ses excuses, il se couche donc parce qu’il a été trop outrancier pour que la provocation passe sans remous, il a donc été un peu trop loin, et comme il se couche, donc, il avait tort. Personne n’aurait-il crié à la mauvaise foi qu’il n’aurait pas eu tort ; pas plus raison, sans doute, mais au moins pas tort. Le tort n’est là rien qu’une question de rapport de force. Et ce qui fonctionne pour une chronique à l’oral fonctionne aussi pour des écrits : prenez une clique d’intellectuels d’accord entre eux et qui se citent dans un journal, au lieu d’essayer de réfuter l’adversaire sur son propre terrain, et vous aurez la même impression de scientificité (il y a formellement des citations et une bibliographie), là où ce n’est rien d’autre qu’un rapport quantitatif : je suis capable de citer 20 copains d’accord avec moi, donc mon propos est qualifié comme sérieux. Je suis seul et ne cite que mes propres raisons, on me taxera d’idéologue. La vérité n’a que faire ici, là non plus.

Le plus subtil dans la deuxième chronique d’Enthoven fils, c’est qu’on peut l’entendre comme défensive et expiatoire, alors qu’en terminant sur l’idée que tout procès d’intention juge par avance celui qui l’émet, ce n’est pas tant lui qu’il accuse que ses contradicteurs qu’il stérilise en leur laissant uniquement le loisir de reconnaître la défaite de cette bataille. En effet, quiconque voudrait montrer, comme c’est le cas ici, qu’il s’agit en fait d’une stratégie pensée et répétée de provocations réalisées en attaquant des ennemis les uns après les autres, donc une intention (politique) de nuire, fidèle à une mission qui lui vaut d’être mis à cette antenne par le réseau BHL (dont son père est proche et dont il fut le gendre), distribuant bons et mauvais points, éloges et sarcasmes, le tout sous couvert de faire des bons mots et d’éclairer l’actualité, lui fait alors un procès d’intention dès lors qu’il ne peut rien prouver. Il faudrait sinon pour en avoir des preuves, des aveux de l’intéressé, des notes de travail ou des enregistrements secrets, et s’assurer qu’il n’a pas révélé le pot-aux-roses sous le coup d’une menace, avec sa pleine conscience, et peut-être même que son inconscient pourrait nous démentir. Si, faute de pouvoir atteindre ce niveau d’exigences scientifiques, l’accumulation de faits (comme en relevant les ennemis à qui il s’attaque) n’étant pas une preuve valable sinon un faisceau d’indices, on doit en rester à ce qu’il qualifie de procès d’intention, le contradicteur ayant lui aussi l’intention de lui nuire, donc n’étant pas plus honnête que lui, ils sont au pire aussi malhonnêtes l’un que l’autre ; mais lui n’a pas plus tort. En reconnaissant une erreur, un recul, il se ménage, au pire, un match nul.

Un match nul, vraiment ? Non. La philosophie n’existant pas, n’étant qu’une arène verbeuse où les propagandistes s’affrontent à coup de références et de tours rhétoriques, comme il a gagné le droit de se dire philosophe, grâce à ses diplômes mais surtout ses emplois (qu’il doit, à diplôme égal, à son réseau), il est donc nommé philosophe. Etant philosophe, il peut donc parler au nom de la philosophie et la défendre contre ses ennemis, tout en la niant par ses chroniques sur tout et un peu rien, où il peut parler de tout et rien et même se contredire (il y a une cabriole qui s’appelle la dialectique pour se sortir de cela, quand on a besoin). Et donc puisqu’il est philosophe, si vous vous opposez à lui vous êtes le sophiste, lorsque c’est lui qui usera de toutes les armes possibles pour faire avancer la cause de ses amis quitte à offrir son Verbe à cette coterie et lui sacrifier toute honnêteté. Etant philosophe, il n’est pas sophiste (au pire, c’est vous le sophiste). Et là comme, lui, s’est excusé formellement, il est le gentil. Il a, par ce procédé de foire, interdit à quiconque de dire qu’il n’a jamais pensé avoir trouvé une mauvaise intention dans la nouvelle traduction du Notre père, mais qu’il s’est simplement demandé si ça allait emmerder son monde et énerver. Qu’il n’a pas fait d’erreur sur le fond car il n’en pense rien, mais qu’il a simplement commis une imprudence sur la forme, obligeant les autres a une petite révolte, et que, habile bretteur, il recule, mais qu’il se tient prêt dès qu’il pourra taper à nouveau ici sur les Chrétiens, là sur les Musulmans. Et n’attend qu’une seule chose : que les uns et les autres apprennent à se taper seuls dessus pendant qu’il leur dira, avec des gros yeux froncés de maître faussement fâché, que c’est mal, qu’ils sont des idiots, qu’ils n’ont que trop rien compris. Vous aurez beau, alors, le remarquer, le souligner, accumuler des exemples, lui ferait à jamais un procès d’intention, donc vous aurez tort. Et lui aura raison de continuer son travail de sape social, puisque vous ne pouvez rien contre lui que demander son éviction de la chaine, bande de censeurs… Longue vie, donc, à ses manipulations savantes.

Photo d’entête : “panda cracheur de feu 2014” par Corteck.

  1. Enfin pas tout le monde, les Catholiques, comme le souhaitent les Franc-maçons, mais chuuuut, si jamais il l’était, on deviendrait conspirationniste toi et moi, moi pour l’avoir sous-entendu et toi, lecteur, pour avoir compris le sous-entendu et l’avoir conçu dans ton cerveau dès lors contaminé… []
  2. Je cite de mémoire, à voir sur les détails de l’affaire. []
  1. Que c’est sympa de cracher un peu sur les Catholiques !
  2. Notez qu’Enthoven ne s’adresse pas aux Musulmans eux-mêmes, mais à ceux qui les défendent… on peut penser à Edwy Plenel. Il s’agit là non pas d’un geste visant à montrer aux Musulmans le mal que l’Eglise catholique pense d’eux, pour les en éclairer gentiment (si tant est qu’ils aient besoin d’un bellâtre des beaux quartiers pour les en informer), mais à polémiquer avec d’autres éditorialistes de son microcosme parisien : les petites gens, Fils de n’en a que faire.
  3. Et, évidemment, dès qu’ils ont un Juif à défendre ou à victimiser, l’un met une pièce dans le jukebox et c’est parti pour la chorale accompagnée au violon. Car la stratégie de la tension communautaire fonctionne sur deux versants.
  4. On ne sait pas combien de temps Moix va rester chez Ruquier, par exemple, puisque l’émission-phare de France 2 se meurt depuis que Ruquier est secondé par deux poulains de BHL, Moix et Angot.

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