Dans Neuro-pirates [2016], Lucien Cerise introduit une distinction problématique entre « ingénierie sociale négative » et « ingénierie sociale positive », et en donne une définition dans le deuxième texte (ou « chapitre ») « Qu’est-ce que l’ingénierie sociale ? » :

Nous souhaitons introduire ici une subdivision morale entre une ingénierie sociale positive (abrégé en IS+), car on peut faire changer un sujet pour l’améliorer, et une ingénierie sociale négative (IS-), car on peut faire changer un sujet pour le détruire. […]

Il y a plusieurs sortes de changements, des rapides et des lents, plus ou moins naturels ou artificiels, etc. Nos deux formes d’ingénierie sociale se consacrent à deux formes bien distinctes du changement naturel et de l’évolution spontanée, mais ils sont généralement lents, continus, graduels, presque insensibles, les vraies catastrophes restant rares et ponctuelles dans la nature, anormales par définition (la prédation animale s’inscrivant en fait dans un continuum). Le taoïsme appelle ces changements lents des « transformations silencieuses ». […] L’objet de cet IS+ pourrait être de rétablir ou de faciliter ces changements naturels et sains quand ils rencontrent des obstacles. A l’opposé, l’IS- travaille au changement provoqué, non naturel, artificiel ou artefactuel, à marche forcée, et procède par bonds, ruptures, « sauts quantiques », catastrophes, discontinuités, toutes choses qui, dans le champ politique, se trouvent aux racines communes du capitalisme et de la révolution.

P. 52-53

Un peu plus loin, Lucien Cerise se fait totalement hayekien quand il écrit :

L’IS+ consiste donc dans un premier temps à « ralentir ». Sortir de la crise, sortir de la Matrice virtuelle, s’extraire de la simulation génératrice de chaos élaborée par les médias et la finance, c’est d’abord ralentir tous les processus qui ont été accélérés artificiellement et les ramener à leur vitesse naturelle d’origine. Puis, se projeter dans l’éternité, pour s’extraire également du court terme. Ramener les choses à elles-mêmes, après qu’elles aient été déportées d’elles-mêmes.

Ces processus de re-naturalisation sont modélisables. En effet, le comportement humain n’est ni libre, ni imprévisible, mais repose sur des routines, des habitudes, des habitus, des rituels, des régularités, des constantes, des programmes, des algorithmes, des recettes, des automatismes, des conditionnements, des réflexes, des cycles, des boucles, en un mot de la répétition. Le sentiment de liberté ressenti malgré tout par de nombreuses personnes vient simplement de ce que les routines comportementales obéissent à des causalités non-linéaires et multifactorielles complexes, souvent contradictoires, du type floue ou multivalente, dont le calcul ne peut être que probabiliste et tendanciel. Ceci laisse du jeu comportemental aux individus, interprété dans certaines cultures comme du libre arbitre. La base de l’IS+ doit être de cultiver tous les processus de régularité, de constance, de discipline, de régulation et de stabilisation des systèmes. La répétition possède des vertus anxiolytiques et déstressantes qui permettent de maîtriser le tonus émotionnel.

P. 59

Au final, le nom paraît mal choisi puisque la pseudo-ingénierie sociale positive est à peine de l’ingénierie ou sinon au sens de Hayek, comme jardinier des ordres muris, surtout l’encadrement du laissez-faire plutôt que de l’ingénierie sociale telle qu’on l’entend comme gestion technocrate de la masse par une élite de despote (qui se pensent) éclairés.

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