Henri Bergson (1859-1941) est un philosophe français qu’on ne présente plus.

La critique de Jean-François Revel

Jean-François Revel, dans le livre de 1957 où il expliquait pourquoi il abandonnait la philosophie1, dresse un portrait assez dur de lui et de la tradition de la philosophie française de la fin du XIXème et début du XXe siècle. S’il serait trop long de citer entièrement les p. 63-67 de sa nouvelle préface de 1971, qu’il consacre à ce monsieur on peut toutefois en noter quelques extraits :

Dans ce jardin de paresse qu’est la philosophie, la France a fait une sieste particulièrement longue. […] Politzer a admirablement « compris » Bergson. Sur le faux « concret » bergsonien, sur le vide de l’intuition et de l’ineffable bergsoniens, sur le concept verbal de « durée », et le manque d’originalité réelle de la psychologie de Bergson, il a tout dit. Bornons-nous à souligner ici que ce sommet de la pensée universitaire française, après avoir eu son heure de vogue (ah ! ces succès mondains de mauvais aloi que les philosophes accueillent avec tant d’empressement…) n’est pas plus lu aujourd’hui que Boutroux, et ne subsiste plus que dans le vase clos des programmes français d’examens et de concours. Car Bergson ne se distingue que par un plus grand talent d’exposition, et non par les conceptions fondamentales, des philosophes français du XIXème siècle (…). Entre eux et lui, il existe, pour employer une expression qui lui est chère, une différence, non de nature, mais seulement de degré : il paraît tout révolutionner, mais ne s’attaque, en fait, qu’à d’inoffensifs psychologues, et couronne Bachelier, Boutroux, etc. Spiritualisme, « dépassement » de la science, contingentisme, tout cela vient d’eux. Il est leur géant, leur apothéose, il est eux-mêmes : en plus fort, en plus gros, mais il est composé des mêmes ingrédients. Comme eux, il appuie sa philosophie sur une façon d’arrière-plan scientifique et, même, parsème, par exemple, les Données immédiates de sveltes intégrales ; comme eux il ne se prosterne devant les « sciences de la nature » que pour mieux « préserver les droits » de la qualité, de l’ineffable, de l’esprit du « moi profond ». Seulement, lui, il y parvient. [p. 64]

Si quelqu’un s’est bien payé de mots, c’est bien Bergson. Son extraordinaire réputation de son temps, suivie de sa chute non moins spectaculaire, s’explique par le fait qu’il est une fin et non un début. Il a su admirablement orchestrer des thèmes déjà périmés à son époque et qui, par conséquent pouvaient s’emparer des esprits sans rencontrer aucune résistance. Le public était enthousiasmé de se voir redevenu original au prix de si peu d’efforts et de sacrifices. Mais à son temps Bergson n’a rien compris. Il est passé sereinement – ou hargneusement – à côté de la psychanalyse, du socialisme, de la physique moderne, pour culminer avec Les deux sources de la morale et de la religion, dans une exaltation pré-fasciste du « héros » guidant les peuples. [p. 67]

Comprendre Bergson par son judaïsme et la Kabbale ?

Or, si ses critiques sont justes et servies par un style limpide qui fait briller le français dans toute sa splendeur, Revel a une fâcheuse tendance à ne jamais parler des sociétés secrètes, ni des juifs, ni d’Israël, les omettant dans ses explications, qu’il parle de philosophie ou de politique. Pourtant, Bergson semblerait bien un auteur tout d’abord juif, même si sa conversion chrétienne tendrait à en faire un marrane parmi les plus capables de cacher sa vraie appartenance. Dans l’entrée “Kabbale” article de Wikipedia en français on peut notamment lire :

Les affinités de la pensée d’Henri Bergson et de la Kabbale rappellent le débat que suscitait déjà Spinoza, dans la mesure où Bergson se situe, en partie au moins, dans une perspective spinozienne en philosophie ; dans la mesure aussi où Bergson appartient à une famille juive qui a joué, avant son émigration en France, un rôle important dans le développement du hassidisme en Pologne.

Henri Sérouya, un élève de Bergson, met en jeu une « parenté foncière » entre la philosophie bergsonienne et la kabbale, dans sa veine hassidique en particulier. L’importance donnée à la joie, à l’enthousiasme, au courage par le Baal Shem Tov et son école, se retrouve chez Bergson, traduits en termes d’énergie créatrice, vitale et intuitive.

Toutefois Bergson, lui-même, a nié cette influence. Interrogé par Sérouya au sujet de la Kabbale, Bergson lui a déclaré « qu’il l’ignorait, mais qu’il avait beaucoup lu les œuvres des Pères de l’Église, surtout saint Augustin »2. Néanmoins, la thèse de Sérouya a été corroborée par de nombreux spécialistes de Bergson, en particulier par Vladimir Jankélévitch (l’un de ses disciples les plus remarquables), ainsi que par Éliane Amado Levy-Valensi, Catherine Chalier, Marc-Alain Ouaknin, etc.

L’opposition de Bergson à « l’optique intellectualiste », renvoie à une intuition « gnostique », pour Jankélévitch. Il estime que Bergson met en valeur « le dynamisme de l’élan mystique » Un dynamisme qu’il attribue à « l’impulsion du judaïsme »3.

Éliane Amado Levy-Valensi souligne que « dans le bergsonisme, la matière incarne doublement le mal : elle est le résidu et l’obstacle. Elle est l’élan retombé et ce que l’élan veut soulever à nouveau. » Une conception qu’Amado Levy-Valensi réfère à la kabbale de Gikatila, l’un des inspirateurs de Spinoza, mais également du Baal Shem Tov4.

Reste à savoir pourquoi Bergson a nié l’influence de la Kabbale sur sa pensée. Amado Levy-Valensi suppose que Bergson, après avoir envisagé de se convertir au christianisme, n’ose pas « réassumer explicitement son judaïsme »5. Argument peu convaincant, dans la mesure où la kabbale se situe à l’un des points de jonction entre chrétiens et juifs. Le Père Jean de Menasce, un autre disciple de Bergson, n’hésitait pas, en tant que de chrétien d’origine juive, à exposer les thèses de la kabbale hassidique et à les célébrer.

La plupart des représentants de l’école française de la kabbale au xxe siècle se situent dans le sillage de Bergson (Vulliaud, Menasce, Sérouya, etc.). Ce qui explique pourquoi elle s’est tellement développée en France, avec des retentissements notables chez Jankélévitch et chez Emmanuel Levinas. L’école française est, principalement, une école bergsonienne. Catherine Chalier6 et Marc-Alain Ouaknin en sont les représentants actuels, du moins ils témoignent de l’importance de la philosophie de Bergson dans la compréhension des grands thèmes du hassidisme.7

Le sujet serait évidemment à creuser, mais il n’est pas impossible de penser que Henri Bergson aurait dû son succès non pas à la qualité de sa pensée mais par sa mission au sein d’un groupe occulte – d’une nature à préciser, mais probablement juif et plus précisément kabbaliste – consistant, dans la lignée de Spinoza et de tous ceux qui s’en sont inspirés (Nietzsche, Hegel), à diffuser la Kabbale sous des formes travesties. Ici non seulement pour investir le champ de la biologie en insérant celle-ci dans une narration philosophique (à défaut d’un système) mais aussi en usant de termes chrétiens pour pervertir le Christianisme de l’intérieur. Et ce d’autant plus que cette mission pourrait être familiale, dès lors que la sœur de Henri Bergson, Moina8 Mathers, a fait partie de L’Aube d’or9, dont le mari, Samuel10 Lidell Mathers, fut imperator c’est-à-dire Grand-Maître. Le frère et la sœur (biologiques) seraient, dans cette hypothèse, tout aussi frères et sœurs d’initiation et de mission, l’un opérant dans l’ordre exotérique et l’autre, Moina/Moïra Mathers, ou de son numen mysticum en forme de devise, Vestigia Nulla Retrorsum11, réaliserait avec son mari de manière ésotérique/secrète. Il faudrait alors voir ce qu’il y a de commun dans la pensée de l’Aube dorée, du moins avant les schismes de celle-ci, et la philosophie de Bergson, pour tenter de comprendre à quoi l’éventuel faussaire Bergson servirait aux ordres de leurs supérieurs inconnus.

Bibliographie

GOUHIER Henri, [1962] Bergson et le Christ des Evangiles, Paris, Vrin, 1999, 140 p.
JANKELEVITCH Vladimir, [1959] Henri Bergson, app. « Bergson et le judaïsme », Paris, PUF, coll. Quadrige, pp.255-296
MARIEL Pierre (dir.), [1971], Dictionnaire des sociétés secrètes, Paris, Culture, Arts et Loisirs, 479 p.
REVEL Jean-François, [1971] préface à l’édition de 1971 de Pourquoi des philosophes ? [1957], Paris, Robbert Laffont, coll. Bouquins, 764 p.

A consulter

TEBOUL Margaret, « Bergson, le temps et le judaïsme. Le débat des années 1960 », dans Archives Juives, Paris, 2005/1 (Vol. 38)
SEROUYA Henri, [1947] La Kabbale, Paris, Grasset, 1956.

Image d’entête : “Threeway” par Daniel Friedman

  1. Pourquoi la philosophie ?, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, éd. revue et augmentée, pp. 1-121.
  2. Henri Bergson, cité par Charles Mopsik, « Les formes multiples de la cabale en France au vingtième siècle », Journal des Études de la Cabale, vol. 1, Paris, 1997.
  3. Vladimir Jankélévitch, cité par Margaret Teboul, « Bergson, le temps et le judaïsme. Le débat des années 1960 », dans Archives Juives, Paris, 2005/1 (Vol. 38).
  4. Éliane Amado Levy-Valensi, cité par Margaret Teboul, « Bergson, le temps et le judaïsme. Le débat des années 1960 », dans Archives Juives, Paris, 2005/1 (Vol. 38).
  5. Éliane Amado Levy-Valensi, cité par Margaret Teboul, « Bergson, le temps et le judaïsme. Le débat des années 1960 », dans Archives Juives, Paris, 2005/1 (Vol. 38).
  6. Catherine Chalier, Le désir de conversion, Seuil, Paris, 2011.
  7. “Kabbale”, Wikipédia, l’encyclopédie libre. 20 août 2018, 05:44 UTC. 20 août 2018, 05:44 <http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Kabbale&oldid=151465807>.
  8. Pierre Montloin et Jean-Pierre Bayard l’appellent Moïra dans leur livre consacré aux Rose-Croix (1971, Les Rose-Croix ou le complot des sages, Paris, Culture, Arts et Loisirs, 287 p.)
  9. The Hermetic Brotherhood of the Golden Dawn in the Outer, ou simplement Golden Dawn.
  10. Qui est aussi appelé Salomon dans l’entrée “Mathers” du Dictionnaire des sociétés secrètes, 1971.
  11. Traduction : pas un pas en arrière. C’est aussi la devise du Buckinghamshire et la devise sacrée du Vatican.

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