A voir, trois émissions sur la mort de Christian Jambert, en août 1997, le gendarme qui travaillait, seul, sur l’affaire des disparues de l’Yonne et sur l’affaire Dunand.

« Qui a tué le gendarme Jambert ? » par Emmanuel Charlot (Jeudi investigation, 2008)

Tout d’abord, ce numéro de l’émission Jeudi investigation, diffusé en 2008, tourné alors que l’enquête est en cours. Le réalisateur est Emmanuel Charlot.

Le mot de Christian Jambert (11:02), première version.

Dans ce film, Emmanuel Charlot a recueilli non seulement le témoignage des enfants – Isabelle et Philippe –, celui d’un ancien collègue l’adjudant Bouillevaux, d’un ami – Jean Pouillard (qui dit qu’on a falsifié la déclaration qu’il a donnée aux enquêteurs – 28:37) – et enfin, et surtout, ce film a le mérite d’avoir nommé (et interrogé) Jacques Cazals, le procureur de la République de l’époque à Auxerre.

Cazals fait partie des quatre magistrats mêlés à cette histoire que Marylise Lebranchu, alors ministre de la Justice en juin 2001, a inquiétés en saisissant le Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM), en compagnie de René Meyer, Bertrand Daillie et Daniel Stilinovic. René Meyer, était procureur d’Auxerre de 1979 à 1986, à qui on reproche d’avoir « contribué effectivement à l’enlisement judiciaire de l’affaire des disparues de l’Yonne ». Jacques Cazals, à son tour procureur d’Auxerre de 1992 à 2000, avait estimé qu’« au terme de l’enquête de l’adjudant Jambert, aucun renseignement sérieux, aucun élément tangible ne vient étayer les soupçons contre Emile Louis» ; il a été déplacé d’office de Paris à Versailles mais a fait appel devant le Conseil d’Etat qui, le 10 janvier 2004, a annulé cette sanction. Bertrand Daillie, qui fut son substitut de 1990 à 1995, échappa pour sa part aux critiques du CSM. Il avait, en effet, évité la prescription de l’affaire Emile Louis en adressant, en 1993, une demande de renseignements à la Direction de la solidarité départementale de l’Yonne. Quant au substitut Daniel Stilinovic, en fonction de 1981 à 1984 et de 1986 à 1989, qui fut, peut-être, l’un des seuls à croire le gendarme Jambert, il a été, après sa comparution devant le CSM, mis à la retraite anticipée. Criant avoir été « un bouc émissaire ! » il a contesté cette décision devant le Conseil d’Etat, et a finalement été réintégré même s’il a ensuite, désabusé, négocié son départ de la magistrature. Enfin, concernant le juge Jacques Bourguignon, installé à Auxerre entre 1983 et 1990 : le magistrat, auquel Daniel Stilinovic avait confié la synthèse établie par le gendarme Jambert – alors qu’il avait déjà classé le dossier – n’a pas été inquiété. Ce juge d’instruction est, en effet, protégé par son statut et n’a de comptes à rendre à personne. Interrogé par la presse, Jacques Bourguignon a fait savoir qu’il regrettait son «manque de clairvoyance » de l’époque…1

« Les mystères du gendarme Jambert » par Emmanuel Charlot (Affaires criminelles, 2009)

Ensuite, toujours d’Emmanuel Charlot, qui a réutilisé des images de son précédent montage. Ce reportage diffusé sur RMC a été produit par AB Productions (avec la participation du Centre National de la Cinématographie).

Il y a deux éléments supplémentaires dans ce film, par rapport au montage diffusé en 2008. Le premier, concerne le mot écrit en rouge et laissé sur la table, censé expliquer de manière ultra-succincte les raisons du suicide. Ce mot qui a été retrouvé le jour du constat de la mort, n’est pas celui que voit la fille du gendarme lors de l’enquête (23:50). Le mot aurait donc été substitué et il y aurait donc eu création d’un faux pendant l’enquête et mis dans le dossier par quelqu’un proche de l’enquête…

Deuxième élément, outre quelques prises en caméra cachée d’une tenancière d’un bar où le gendarme se rendait, on fait surtout la connaissance d’un ami de Christian Jambert (49:00), Jacques Moreau, qui soutient mordicus la thèse du suicide et demande qu’on ne parle plus du cas. Or, il aurait menti sur la date à laquelle il aurait appris la mort de son “ami”, puisqu’il appellerait et informerait Pierre Meaunoir ce jour-là selon ce dernier, alors que lui dit l’avoir appris plus tard. En outre, cet ami n’a plus de souvenir d’avoir été à l’enterrement de Christian Jambert alors que sa signature sur le registre des condoléances est formelle, il y était bien. Si vous croyez aux programmes du genre MK Ultra, se serait un cas intéressant à explorer… A moins que…

« Affaire Christian Jambert » (Non élucidé, 2015)

Ensuite, un numéro de l’émission « Non élucidé » diffusé en 2015.

Le mot à l’encre rouge deuxième version (14:29).

Ce film est bien moins explicite que les premiers et moins bien mené, qui ne comporte pas les témoignages des enfants.

Lorsqu’on visionne cette émission on est assez vite choqué, surtout lorsqu’on connait comment fonctionne le pouvoir profond, de voir qualifié ce cas de « véritable énigme » (2:17). Au contraire, l’affaire parait assez simple, puisqu’on a le mobile (empêcher Christian Jambert de parler et de dire ce qu’il sait sur les affaires « des disparues de l’Yonne » et sur l’affaire Dunand, lui voler sa mallette dans laquelle il a ses documents), que la mise en scène du suicide ne tient pas et que si on n’a pas l’identité des tueurs (assez négligeable, sûrement des sous-fifres payés et peut-être éliminés après leur méfait), il faut surtout se demander qui au sein des institutions travaille pour qui, et qui ils servent couvrir.

Etonnement, premier problème de cette enquête, il n’est jamais question (ou de manière très subliminale) d’accuser les collègues gendarmes, ceux qui mentent aux enfants de Christian Jambert sur l’autopsie de leur père quelques jours après la découverte du cadavre (15:15), et dont semblait aussi se méfier le gendarme Jambert lui-même. Jamais on ne s’interroge ouvertement sur les complicités internes au sein de la gendarmerie ou dans l’appareil du Ministère de la Justice, avec les notables que le gendarme Jambert menaçait.

De manière générale, ce genre d’émission sur les cas non-élucidés, comme les séries américaines mettant en scène des tueurs en série, sert aussi, en faisant semblant de ratisser toutes les pistes, de ne surtout jamais évoquer des hypothèses sur l’existence de réseaux politiques, idéologiques (philosophique, religieux), pédophiles et mafieux, le tout étant lié.2

Le deuxième problème posé par l’enquête, et où elle se contente de rester dans la plus lâche superficialité, c’est la querelle d’experts qui est aussi préoccupante, puisque cela dit que, ou bien la justice est incompétente3 dès lors que deux équipes d’experts peuvent donner des diagnostics inverses, ou bien les techniques employées sont bien fragiles et peu fiables. Ou bien encore, qu’une des équipes ment, mais alors pourquoi et pour qui ? Tout comme est préoccupante la perte, le vol, des ossements. Là encore, on peut seulement en conclure que la police et la justice sont infiltrées par des complices ou des membres des réseaux obscurs, mais ceci n’est pas dit tel quel. D’autant plus, qu’à la toute fin du film, le détective Roger-Marc Moreau dit bien qu’il n’y a pas de traces d’effraction et que Christian Jambert a dû ouvrir aux personnes qui l’ont tué. Il faudrait donc ici soupçonner ou des anciens collègues, la famille ou des personnes proches de Jambert et/ou des affaires qui l’intéressaient, comme le détective privé lui-même ou les avocats. Et éventuellement Jacques Moreau, à qui on aurait commandé ce crime avec un gros chantage à la clef, coupable et victime à la fois, qui essaye de s’en sortir comme il peut ? Qui sait quelle pression les réseaux sont capables de faire peser sur des personnes innocentes ? Que ferait-on si une personne venait nous trouver et, nous prouvant qu’elle peut éliminer “accidentellement” plusieurs de ceux qu’on aime, demande en échange de leur vie sauve, le sacrifice d’une autre, en prouvant par ailleurs que l’organisation a les moyens de couvrir le meurtre ? Qui face à ces pactes faustiens, faisant un calcul rationnel, ne céderait pas ?

Troisième problème laissé en plan : si le gendarme se sentait menacé, pourquoi ne pas avoir fait discrètement des copies de ses recherches, déposées en secret en plusieurs endroits, comme chez ses enfants, avec consignes de les transmettre dès que possible au détective présenté dans l’émission ou à des journalistes qu’il savait non-initiés dans le probable réseaux qu’il avait mis à jour, s’il lui arrivait quelque chose ? D’autant plus menacé, s’il a fait le lien entre différentes affaires, comme celle des disparues de l’Yonne4, l’affaire Dunand à Appoigny (et très éventuellement le ‘suicide’ de Pierre Beregovoy). Se méfiant de ses collègues et de sa hiérarchie, connaissant un peu de quoi sont capables les réseaux, pourquoi n’a-t-il pas cherché à ne pas rester seul à quelques jours d’échéances importantes ?

Ce genre d’émissions a-t-il pour objet de dire la vérité ?

On peut en douter.

Par exemple, si on compare les deux lettres à l’encre rouge écrite par le gendarme (cf. plus haut), ce n’est pas la même ! Evidemment, on se doute bien que les journalistes n’ont pas tous les documents et doivent faire des reconstitutions, mais ils ne nous disent pas quand… quand est-on dans l’archive et quand dans la reconstitution ?

Plus grave, croit-on vraiment que si ces émissions gênaient vraiment le pouvoir, elles existeraient encore ? Il y de nombreux moyens de les faire disparaitre même sans censure apparente : il suffirait que bizarrement plus personne n’ait envie de les financer, de les présenter, de mener les “enquêtes”… Christian Jambert, qui avait une empathie particulière pour les victimes pour avoir été un enfant de la DDASS, n’avait-il pas su qu’il lui fallait travailler seul et loin des réseaux officiels dont il avait assez compris le degré de corruption ? Ces émissions n’ont-elles pas pour mission de faire semblant d’aborder le sujet jusqu’au bout, mais avec le devoir impératif – et peut-être au corps défendant des réalisateurs dont il n’est pas question ici de juger s’ils sont des faussaires professionnels ou non – de ne jamais le faire vraiment ?

Bref, « il y a quelque chose de pourri dans le Royaume du Danemark »… jusqu’au plus profond de ses institutions et le gendarme Jambert, tout comme le juge Lambert dans l’affaire Villemin / petit Grégory, ont dû le comprendre en le payant de leur vie.

Photo d’entête : « Par le trou de la serrure » par Fred Filliat.

  1. Source : Laurent Chabrun, « L’homme qui fait peur à la justice », L‘Express, publié le 25/10/2004.
  2. L’idéologique, souvent du pseudo-religieux ésotérique, sert à perturber l’esprit des initiés lorsqu’ils montent en grade dans ces réseaux, et à leur bourrer le crâne pour les mener à des actes sexuels de groupe, soirées sordides et meurtres sur de petites gens (souvent des handicapés, des orphelins, des marginaux ou des clandestins, bref que des gens que personne n’ira rechercher ou qu’on pourra suicider sans que ça n’évoque trop de soupçon), sinon des règlements de compte. Grâce à ces actes illégaux et moralement condamnables, qu’on s’est toujours bien chargé de filmer ou de conserver des preuves, on peut faire du chantage sur les initiés, et les manipuler dès lors comme des pions si jamais ils refusaient d’aller encore plus en avant. L’aspect mafieux sert quant à lui à se procurer les prostitués, enfants, drogues, etc. nécessaire à ce système de compromissions et de chantages. Une fois les individus contrôlés il peuvent monter dans la hiérarchie et servir chacun à leur place. Il n’y a rien d’irrationnel à ce système.
  3. Comme dans le cas de l’affaire Outreau… Cf. aussi l’affaire Dutroux et le cas des enquêteurs Patrick de Baets et Aimé Bille dans le cas de l’affaire dite du témoin X1.
  4. Dite affaire Emile Louis, alors qu’il ne doit être qu’un petit rouage visible de l’organisation bien rôdée et qui monte bien plus dans la pyramide sociale, comme Marc Dutroux en Belgique.

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