Choisir d’écrire un essai sous forme de journalisme littéraire demande du style pour tenir en haleine le lecteur tel un roman, et compenser par la forme le temps perdu sur le fond. Sinon, ce n’est qu’une façon d’épaissir un propos lorsqu’on n’a pas beaucoup de choses à raconter. Or, la journaliste-militante Chloé Vienne avait de quoi dire sur l’escroc Gérard Miller, escroc à cinq titres : psychanalyste, professeur d’université, gauchiste donneur de leçons qui vit de la société du spectacle tel un marquis dans son hôtel particulier parisien, clown de la sus-nommée société du spectacle et de son bavardage incessant et enfin comme vieux Casanova qu’on présente comme charismatique et intelligent et qui est pourtant laid, à la voix disgracieuse et grotesque. Autant dire que même la plus mauvaise des scribouillardes ne pouvait pas rater cette cible aussi évidente, par n’importe lequel des cinq points sur lequel elle aurait tiré. Cible facile d’autant plus que le psychanalyste hypnotiseur aurait abusé de sa technique d’hypnose pour (tenter de) violer de nombreuses conquêtes jeunes et un peu fragiles, peut-être en les droguant de surcroit, avec un mode opératoire identique assez humiliant pour ce vieillard épris de chair tendre, obligé de prendre par la force de la chimie ce qu’on lui aurait refusé sans altération du jugement, doublé d’un procédé d’arriviste risible puisqu’ils les emmenaient voir sa grosse salle de cinéma avant de les mener dans un salon japonais avec table de massage.

Malheureusement quand on est une journaliste-militante de gôôôôche – ce cirque hypocrite permanent – on ne peut pas attaquer la fraude qu’est la psychanalyse (son camp s’est trop longtemps commis avec cette bêtise), ni l’université où sévit un ramassis de crétins diplômés militants, ni le gauchisme en général, car il faudrait alors, si le travail était sérieusement fait, dénoncer le milieu général de cette posture théâtrale et faire bobo au petit cœur de ses collègues. Idem pour la société du spectacle dont sa profession rêve de franchir les portes et qui renierait tout son pauvre vernis de convictions affichées pour un poste d’amuseurs publics bien stipendiés, cf. tous les bateleurs qui vont faire les pitres dans des émissions à succès et vous expliquent qu’ainsi ils peuvent toucher plus de monde. On connaît la chanson. Et c’est pour ça que lorsqu’elle s’aperçoit que tout le monde savait, pour le goût de femmes de 19 ans de Gérard Miller, la gauchiste ne peut pas s’interroger sur l’omerta1 et la complicité des autres, car ça l’obligerait à penser la lutte des classes, ou des castes, à réviser ses fétiches verbaux que sont la démocratie et la république, et comme toute sa profession n’aspire qu’à bouffer à la table des privilégiés, ils savent bien qu’en cas de contre-révolution, elle et ses copains de gôche seraient sur l’échafaud puisqu’acteurs de la nouvelle noblesse illégitime. Ce que leur ont rappelé les gilets jaunes, le vrai peuple, qui vomit le genre de gens qu’elle représente.

Ne lui reste alors que le gauchisme par la petite porte, c’est-à-dire le résidu de pleurniche genrée, le fétiche féministe, angle d’attaque qui permet aussi – puisque la gentille Chloé a eu le mérite, le courage et la bravoure de naître femme – de se mettre en scène en tant qu’héroïque porteuse de chromosomes XX.

Ne lui restant pas beaucoup de domaines à analyser, donc, la narration des affres de son enquête ou la personnalisation outrancière et narcissique des raisons de son investigation, lui permettent de diluer un propos très faible et donner l’impression qu’elle a pu écrire un livre conséquent. Pour y arriver, ça commence sur le pathos de l’expérience malheureuse d’une copine à elle, qui a fini tripotée par le vieux, ce qui l’a incitée à entreprendre ce récit et qui lui permet d’enchaîner sur les raisons qui l’ont poussée à faire du journalisme (petit coup de brosse à reluire le nombril pour le faire briller [p. 20-22]). Puis elle nous redonne à lire le récit de la copine déjà évoqué [p. 78-85] pourtant longuement, et à l »analyser’ au ras des pâquerettes cette expérience malheureuse. On est arrivés page 100, et de l’enquête sérieuse on n’a peu de choses. Les meilleurs éléments d’analyses viennent de Laurent Telo, qu’elle cite p. 66-67 et 94-95, extraits de son article de magazine. Dans l’un on s’aperçoit que Miller est un Juif qui utilise largement le chantage à la Shoah et un gauchiste plein aux as qui pisse sur le peuple avec un peu plus de franchise que les autres. Mais de la Judéité instrumentale la militante ne peut rien dire de plus, terrorisée par le « rayon paralysant » du chantage à l’antisémitisme, et sur le mépris des gauchistes pour le peuple, elle ne peut toujours rien dire puisque ces sa bande. Coincée.

Ayant décidément les ailes clouées, elle ne peut donc pas voler très haut, et compense en se surdéterminant comme femme, brandissant un féminisme fétiche qui lui permet de combler d’empathie et de colère tout ce qu’elle s’est interdit de penser. Attaquer Miller revient alors à reproduire le schéma du loup solitaire, et dédouaner le système. Isabelle Alonso et sa grande bouche toujours ouverte pour pourfendre les hommes, Coralie Miller qui défend son père, Catherine Barma qui feint de n’avoir rien vu et rien su, les collègues de la « bande à Ruquier » qui se fichent que des gamines à peine adultes se fasse sauter par le vieux pervers , bref sororité mon cul ? Chloé baisse les yeux et se tait piteusement. Des rapport de classes ou de castes entre cette noblesse médiatique et les petites gens qui vont voir le spectacle les yeux brillants, elle ne peut rien dire. Que Gérard Miller ressemble assez à d’autres hommes comme Dominique Strass-Kahn, Gérard Darmon, Ary Abittan ou Patrick Bruel, qui n’hésitent pas à trousser les filles hors de leur tribu comme du vulgaire sacs à foutre négligeables ? Des rapprochements dangereux qui l’obligeraient à se mouiller à faire de l’analyse ethno-religieuse, et sortir de la cave de sa lâcheté. La pauvre qui pouvait porter l’estocade à ce mâle en des coups faciles, ne peut plus désormais qu’éviter d’en prendre en retour…

Du coup, si on a certes un début d’enquête, timide, auprès de Catherine Barma la productrice des émissions de Laurent Ruquier où il intervenait à la radio, celui-ci ne peut rien donner ; un peu du parcours universitaire et militant de l’escroc tapageur, mais sans grande profondeur, à peine quelques faibles témoignages et quelques citations de deux livres de Miller lui-même, Minoritaire et Hypnose mode d’emploi. Alors elle se met en scène, on la suit partir en vacances (passionnant), écrire des courriels (terrible), contacter X ou Y avec des détails insignifiants qui lui permettent de remplir le vide abyssal de ce qui lui reste à (faire semblant d’)analyser, bref, elle bavarde et rate son sujet.

Ce texte m’a de beaucoup rappelé celui d’Emmanuelle Anizon, écrit la même année, sur feue Natacha Rey et l’affaire de Brigitte Macron. Cette même façon de dire « je », de nous coller leurs corps et leurs états d’âme sous le nez sans arriver à s’élever au point de vue éthéré et à volonté universelle de l’aigle de la raison, de faire du journalisme Elle et Marie Claire en nous parlant presque de leurs tenues, de leurs gênes, de leurs rires, le longs de pages à l’intérêt très ténu…

P. 165 on apprend même – avec stupéfaction et ennui –, que jusqu’ici la journaliste n’a essentiellement fait que dévoiler (mais on ne lui avait rien demandé) les coulisses de son reportage sur les plaintes contre Gérard Miller, diffusé sur Envoyé spécial, se décidant à aller au-delà …à partir de maintenant ! C’est ainsi arrivé à une grosse moitié de son truc que le livre va enfin commencer : épouvantable.

Pire que ça, pendant son réquisitoire contraint et donc impossible, elle réussit la gageure à semer le trouble sur les intentions et la naïveté des plaignantes, certaines revenant voir le vieux-moche après leur agression sexuelle (cf p. 145, sans explication), une autre avouant qu’elle voulait profiter des sorties promises par le marquis ridicule ou son carnet d’adresses pour réussir mais sans « en payer le prix » (c’est-à-dire coucher avec le laideron minable), ce qu’on appelle des michtonneuses ou ce que Jean-Marie Bigard appelle des « puputes ». S’il n’y avait les soupçons de drogue dans les verres, les quelques entretiens résumés où des spécialistes sont censés expliquer en quoi ces jeunes filles (souvent de 19 ans) sont sous emprises au point de ne pas dire non et de revenir, ne convaincraient pas vraiment et ne pas parviendraient pas à condamner le vieux. La débauche de témoignages, tous plus ou moins similaires, ne pouvant rien changer à cette impression que les filles ne sont pas très nettes ou que si elles se sont faites tripoter (ce qui est évidemment très désagréable), il ne les a pas violées non plus quand elles ont dit non. Qu’il en traite certaines comme des catins, dont celle à qui il jette de l’argent dans le taxi quand elle repart sans qu’il ait pu la baiser, est répugnant, mais n’avaient-elles pas vu ce qui est saute aux yeux, que c’est un sale con ? Et que plus il jacte son bon cœur et ses bons sentiments, comme tous les autres de la même espèce, plus il montre ce qu’il est ?

P. 146, alors que, malgré la nullité de son texte, Chloé Vienne nous dépeignait tout de même un Gérard Miller indéfendable, un retournement se produit. Tentant d’expliquer le comportement ambigu des victimes (à plusieurs degrés allant du tripotage au vrai viol) et devant bien apporter un peu de propositions à son chapelet de témoignages larmoyants, la militante critique la présomption d’innocence :

Si l’agresseur revoit sa victime, c’est que sa victime était nécessairement consentante, mieux, satisfaite, puisqu’elle y est retournée. Si c’était si désagréable que ça, pourquoi revenir sinon ? Si l’agresseur revoit sa victime, c’est qu’il n’éprouve pas de culpabilité, pourquoi l’accuse-t-on de quelque chose ?

Ces questions, vous vous les posez certainement, tout le monde se les pose. Même la justice. Et c’est ça le plus triste. On y tient tant à notre « présomption d’innocence » en France qu’elle pervertit les raisonnements et les fonctionnements. Plutôt que de chercher la preuve de la culpabilité de l’agresseur présumé, on documente les éventuels mensonges, défaillances de mémoire, récits des victimes présumées.

Arrivée au bout de la vacuité de ses analyses, dans l’impasse lassante du pathos des témoignages qu’elle paraphrase ou cite plus qu’elle ne les analyse, la militante féministe n’a d’autre échappatoire, qu’autre issue, d’autre apport un peu théorique, qu’un début de proposition absurde grâce à laquelle n’importe qu’elle mythomane revancharde, folle ou manipulatrice pourrait accuser tout homme à sa guise. Se faisant elle ne règlerait pas un problème, elle le déplacerait mais, puisqu’elle serait du bon côté du manche, cela ne la gênerait plus. Les socialistes aiment le fascisme et la violence quand ils en disposent puis viennent vociférer quand ils perdent le pouvoir. Chloé Vienne, au bout de sa nullité stérile, n’a donc que ça… et elle ne va pas jusqu’au bout. Dans les pages suivantes elle met un petit bout de Freud, se réfère à un juge et continue à parler de son travail de secrétaire et de scribe.

Plus sérieux que ce truc superficiel, immature et inutile voire contre-productif, le livre de Clotilde Leguil, Céder n’est pas consentir [2021] ou les articles de Laurent Telo, « De Michel Drucker à Jean-Luc Mélenchon , le complexe de Gérard Miller » ou Jacqueline Rémy, « Le petit psy rouge », L’Express, avril 2028, citée par la militante, m’ont paru plus dignes d’intérêt.

De Chloé Vienne et de cette enquête ridicule, on apprend au final que le gauchisme féministe est totalement incapable d’analyser quoique ce soit, puisque il s’interdit tellement de choses qu’il ne lui reste que le bavardage vain.

Note


  1. Ceux qui suivent Alain Soral avaient déjà entendu parler de cela bien avant que l’affaire n’explose, puisque, d’après lui, Muriel Cousin lui aurait révélé qu’elle s’était réveillée à demi-nue sur la table de massage du psychokwak mao après un moment de totale amnésie. Évidemment, la gentille Vienne ne pourra en parler, il est vilain Soral, on le cancel ! ↩︎

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