J’appelle “manipulationnisme raisonnable”, le fait de ne s’interdire aucune hypothèse même parmi les plus apparemment “folles” ou les plus désagréables pour l’individu ou le groupe étudié(s), et quitte, à l’aune de cette absence de censure, à en tirer toutes les conséquences, mais raisonnable dans le sens où cette recherche reste dans le cadre d’une réflexion rationnelle, toujours cherchant des preuves et des éléments factuels les étayant, et cherchant à dégager les conditions qui falsifient l’hypothèse afin d’en tester la solidité.1

Je me permets ce néologisme pour n’employer ni ‘interventionnisme’, ni ‘complotisme’.

L’interventionnisme un concept trop vaste

L’idée d’‘interventionnisme’ paraitrait suffisante, et qui souligne le volontarisme des Hommes décidés à diriger les événements tels qu’ils le souhaitent, et ce se distinguant d’une vision très naïvement ‘spontanéiste’ voulant que les choses se fassent d’elles-mêmes, ce qui est absurde. Ici, l’intervention serait un synonyme de ‘rationnel’ puisque si tous les individus (non-)agissent en vue d’un but plus ou moins identifié, tout (non-)acte est une sorte d’intervention est le concept est si large qu’il en devient vide. Il faudrait alors, pour le rendre opérant, dégager des échelles e capacité d’intervention, ou des degrés de puissance parmi ceux qui interviennent dans le monde, et ne prendre en compte que les interventions à partir d’un certain seuil. C’est ce qu’on a en tête lorsqu’on parle d’interventionnisme monétaire, législatif ou via des investissements ciblés dans un système de marché, et qu’on s’intéresse au rôle ou au pouvoir sur ce système décentralisé d’acteurs majeurs comme l’Etat, un très riche investisseur, des banques ou des fonds financiers, mais c’est sans doute faire une distinction trop importante entre grands acteurs (parfois faussement) identifiables et petits acteurs dont la somme des actions a aussi un poids dans le système.

Néanmoins on peut reconnaître que Hayek pèche sans doute dans la minimisation de la puissance de ces acteurs, même dans le cadre d’un système de marché. Car si celui-ci remplace les systèmes étatiques où une élite dirige et contrôle les échanges du groupe social considéré, il ne voit pas assez le fait que les échanges catallaxiques se font dans un environnement politique que les plus forts dessinent à leur convenance, que l’usage de la force (légale et illégale) n’a jamais été aboli dans un aucun système même des plus libéraux qui faussent l’auto-régulation du marché, et que la monnaie est un outil bien moins neutre qu’on ne le croit, surtout lorsque des acteurs privés majeurs la contrôlent avec le support de l’Etat2 et que des acteurs peuvent atteindre des tailles telles qu’ils peuvent créer des bulles et des crises qui, loin d’être des effets pervers collectifs du système échappant aux acteurs, sont volontairement décidées par certains afin de détruire tous les efforts d’autres. De même, Hayek a sans doute largement minimisé les soubassements idéologiques de types religieux ou politiques qui sous-tendent la recherche du pouvoir par tous les moyens qui soient imaginables légaux, illégaux ou semi-légaux.

Le complot, une idée constructiviste

D’un autre côté, l’idée de complot, si elle a le mérite de souligner qu’il n’y a pas tant de forces en présence sous formes de causes ultimes pour lesquelles les acteurs agissent, consciemment ou pas, à leur corps défendant ou volontairement, a un défaut majeur : celui de véhiculer l’image d’un groupe centralisé autour d’une machination pyramidale avec à sa tête un petit groupe d’individus voire un individu seul et qui réussisse parfaitement leur plan. Le complotisme n’est pas quelque chose de délirant en principe, c’est l’équivalent horizontal et laïc d’une croyance verticale (ou transcendante) dans l’organisation du monde par une ou des puissances invisibles. C’est une sorte d’hommage paroxystique à la rationalité humaine, puisque derrière les apparences de chaos et de spontanéité le complotiste trouvent alors au contraire les effets de plans suivis depuis des décennies sinon des siècles ou des millénaires par des comploteurs, qui s’avèrent pleinement efficaces. Or, certes, si on peut s’accorder à reconnaître l’influence des groupes secrets3 et intégrer ainsi leurs actions dans les schémas explicatifs (ce que ne fait pas Hayek), s’ils ne sont pas si nombreux qu’on puisse utiliser des outils de modélisations finis, ils forment tout de même un enchevêtrement de réseaux occultes que celui qui sait le plus en dresser la cartographie peut dominer le plus, mais n’ont pas cette structure pyramidale si facile à concevoir. Même si c’est peut-être la volonté de toute organisation secrète de copier, de manière invisible, l’organisation de l’Eglise catholique ou de l’actuel Parti Communiste chinois, et si le caractère occulte oblige les membres à ignorer l’organisation générale de la structure dans laquelle ils se trouvent, il est toujours possible qu’il y ait une guerre des chefs en cas de dissensions sur les fins ou les moyens, que la structure soit manipulée à son tour par d’autres organisations, etc. Tout cela faisant que, malgré tout, il y a bien un résultat qui échappe à l’action des Hommes même s’il provient de celle-ci et qui fait que l’action politique officielle et l’action politique occulte se trouvent bien face aux mêmes problèmes de contrôle, de sorte que loin de planifier et de diriger, ils passent leur temps à mettre des rustines sur les plans de hier et d’avant-hier, agissant plus de manière pragmatique et corrective qu’en seigneurs des événements.

En dernier ressort à tous ceux qui se croient en haut de la pyramide, et qui se retrouvent un jour manipulés à leur tour par plus haut qu’eux, ou parce que dans l’horizontalité des réseaux, ils ne sont plus si importants qu’ils l’avaient établi, ayant été ‘doublés’ par d’autres. ‘Complotisme’ indique donc l’idée que le complot existe mais a le défaut de véhiculer en même temps l’idée qu’il est effectif et efficace, là ou ‘manipulationnisme’ indique une volonté sans forcément qu’il y ait de résultats conformes à long termes à ce qui était envisagé.

Dès lors, le manipulationnisme raisonnable, me permet de ne pas évacuer la présence d’acteurs qu’on écarte trop souvent – et de manière très idéologique ou fautive – des schémas explicatifs, et d’essayer, en quelque sorte, d’être plus réaliste encore que Hayek, dont la philosophie et l’économie politique se voulait plus réaliste que celle des économistes et leurs enfumages mathématiques pseudo-scientifiques ou positivistes. Tout en ne tombant pas dans l’écueil constructiviste qui consiste à diviniser les êtres humains en leur accordant plus de pouvoir de contrôle qu’ils n’en ont.

Conséquences pratiques

Les conséquences pratiques de ce manipulationnisme raisonnable sont doubles. D’une part, il laisse toute sa place au rôle de l’occulte dans le fonctionnement des sociétés, tant dans leurs pans purement politiques et stratégiques pour la conquête de biens utiles, mais aussi de leurs pans religieux et ésotérique. Cela dit, je m’impose une limite claire qui consiste à m’arrêter à une position agnostique concernant l’existence de Dieu, des esprits ou de forces surnaturelles, qui ne sont considérés qu’en tant que croyances pour d’autres personnes, et qui existent socialement en tant que telles. L’hypothèse extraterrestre est, elle, scientifiquement possible, et je peux l’intégrer à mes réflexions tant qu’elle ne tombe pas dans le fantaisiste et la pseudo-science.

D’autre part, c’est de ne pas me cantonner à la littérature estampillée par le monde université ou l’officialité républicaine, et me permettre de lire des littératures qu’on pourra appeler comme on veut, marginales, dissidentes, non-officielles, etc. De fait, cela consiste à penser que l’université n’est pas le Temple de la Raison absolue où s’élabore la science, mais qu’elle est un outil public traversé par des besoins idéologiques et qui n’est en rien perméable aux bêtises du moment, quand elle n’est pas à l’avant-garde de la déraison, via des hordes de constructivistes bienpensants et que leurs diplômes arment d’arrogance. Qu’il faut donc autant faire le tri dans la littérature fantaisiste, tapageuse et spectaculaire que dans la “science”4 sponsorisée par les pouvoirs publics, saturée d’idéologie dont il ne faut pas être dupe et dont il faut comprendre le méta-discours, les non-dits et l’entre-ligne occulte.

Photo d’entête : « Je n’ai pas peur » par Théâtre Massalia.

  1. Conformément à ce que prônait Karl Popper. []
  2. Comme c’est le cas avec la Réserve fédérale des EUA qui gère le dollar dans un partenariat public-privé mais n’est pas une banque nationale. []
  3. J’entends par là tant les Etats et leurs agences secrètes qui comptent sur la scène internationale, les religions / sectes capables de s’organiser pour jouer un rôle dans le monde, les grands groupes idéologiques (communisme, sionisme, nazisme, capitalisme, etc.), les grands groupes unis par des liens de solidarité (pègres internationales, grandes familles argentées, etc.), les grandes organisations occultes internationales (comme la Franc-maçonnerie). []
  4. Surtout si c’est une pseudo-science humaine fait par des humains. []