L’art officiel : plus que de la distinction, de la soumission

Avec sa prose ultracadémique qui se veut progressiste, populaire et, pour tout ne rien dire en un mot, de gôôôche, Pierre Bourdieu expliquait, notamment dans La distinction [1979], ce que faisait déjà Thorstein Veblen, à savoir que l’art n’est rien d’autre qu’une forme raffiné d’exhiber son pouvoir financier, sous prétexte de montrer son bon goût. Dans Les règles de l’art, il rajoutait une explication matérialiste du beau disant qu’en gros, le beau, c’est le cher, donc le beau c’est ce qui permet de montrer subtilement sa richesse, sa puissance et sa domination, et à un tel point qu’on peut dépenser sans compter. Cette analyse, qui permet de comprendre l’art signifiant1 parait désuète à l’heure de l’art conceptuel ou immatériel.

Comme Bourdieu notait que dans le monde académique, plus une thèse (et notamment de philosophie) était déconnectée du social ou de l’utilitaire, dès lors qu’on est dans une sorte de « gaspille ostentatoire », plus la personne qui se prête à l’exercice est proche de l’élite ou prétend y entrer, on peut donc sortir un peu de l’art pour le replacer au sein d’un grand jeu social dont il n’est qu’une composante. On a là, avec l’exemple de la thèse, un jeu de reproduction sociale aristocratique pour qui est déjà dans le milieu, qui montre patte blanche, mais aussi pour l’aspirant à l’élévation sociale qui a réussi à se hisser jusqu’au doctorat et désire entrer dans ces hautes sphères, une façon de montrer non seulement son acceptation des règles du jeu en faisant montre de l’aspect conservateur et nullement révolutionnaire de son sujet (ou révolutionnaire dans le cadre des révolutions autorisées et qui ne mettent en rien en péril le Système tel qu’il existe, donc de révolution de pacotille), mais aussi un acte de soumission volontaire qui qualifie pour aller plus avant dans l’initiation dans l’élite. Avec l’art contemporain nous avançons même d’un pas. Il s’agit non pas de se prêter à une hypocrisie sociale en trouvant beau ce qui est cher, même pas d’aimer ou d’agir comme si on aimait cet art, même s’il est absurde, mais parce que c’est absurde. On a là un cas de Schibboleth social typique : il faudrait rire à toutes ces bêtises, mais l’aspirant ou le membre de l’élite reste sérieux et joue le jeu ostensiblement, pour montrer sa soumission. Niant l’évidence, il dit sourdement qu’il peut feindre de ne pas voir ce qui est plus que visible, qu’il peut ne pas entendre ce qui est assourdissant, et qu’il saura tenir sa langue quand il entrera dans les secrets de l’élite. En niant ouvertement la réalité, il manifeste son acceptation de dire que 2+2=5 si demain on le lui demande. Il ne s’agit pas seulement de se reconnaître comme élite2, il ne s’agit pas simplement de manifester une appartenance passive, mais de déclarer sa complicité active aux mensonges du Système : si demain on lui demande de trafiquer la réalité et même de le faire dans la plus fluorescente des mauvaises fois, il sera de ceux-là. Et cette exigence de duplicité est partagée par tous les régimes totalitaires, la démocratie étant tout à fait compatible avec ce processus de « viol des foules » et de corruption des élites. Cette soumission est même une condition sine qua none, un pacte de sang, pour l’avancée dans les postes stratégiques de la société, où on devient faussaires de haut niveau, avec les rétributions qui correspondent à la tâche et au rang obtenu.

Je ne vois donc pas de différence entre un membre d’un parti unique d’un régime totalitaire qui n’ose pas dire qu’il n’aime pas l’art officiel de son régime, et le membre de l’élite démocratique qui se plie aux mêmes exigences de réserve face à l’art officiel que décrète, de facto, en achetant les œuvres à qu’elle qualifie ainsi automatiquement d’art3, le ministère de la culture de son pays. L’aspect pécuniaire et le rôle du marché me paraissent ainsi peu important dans la fonction sociale que joue ici l’art, au même titre que d’autres manifestations sociales.

L’arbitraire comme moyen de faire de l’artiste un(e) catin (et un agent dormant)

Il y a encore un point à ne pas oublier, spécifique à l’art contemporain, c’est que son caractère totalement arbitraire sert surtout le projet totalitaire du Pouvoir car, en effet, si l’art n’est rien en lui-même alors le statut d’artiste ne dépend que de la position de l’aspirant à être adoubé comme tel dans un réseau social autorisé à décréter ce qui tiendra lieu d’art. Donc la créature est dans les mains de ses créateurs. Il se retrouve dans la même position que le personnage de télévision, l’écrivain, l’acteur, voire le politique, tous interchangeables, tous sommés de se conformer à ce qu’on attend d’eux, sourdement ou explicitement, sous peine de les voir disparaître aussi vite qu’ils sont apparus, et en toute facilité s’ils n’ont pas de valeur intrinsèque, pas de singularité qui les rendent indispensables, ou pas de réseau de diffusion alternatif leur permettant d’exister si leur disgrâce signifiait la fin de leurs contrats et leur mort médiatique4.

Et c’est bien pourquoi les grands argentiers, l’élite-parasite étatique nourrit ce monde d’artistes au-delà de la « consommation ostentatoire » et du mécénat qui qualifie comme aristocratie. D’une part, ils le font parce que les artistes servent le projet élitiste consistant à détruire le bon sens et à rendre les gens idiots pour mieux les dominer ; c’est l’ordre (dirigé par les uns) par le chaos (mental des autres). D’autre part, ils sont une armée idéologique prête à défendre le Système quand celui-ci est attaqué. Philippe Muray se moquait assez des cultureux, de leur geste pétitionnaire et du tintamarrant qu’ils savent produire, et se demandait qui donc demandait leur avis politique à des étaleurs de peinture, des chanteuses ou des performeurs post-déconstructifs. Justement : leurs financeurs. L’artiste est une petite main dans l’armée de réserve du chaos organisé, qu’on utilise ou à faire du bruit afin de divertir le peuple et pour créer ponctuellement des contrefeux médiatiques en cas de besoin, ou pour devenir inquisiteurs et donneurs de leçons politiques.5 Il est comme la masse des professeurs à qui on a bourré le mou en leur faisant croire qu’ils sont les remparts républicains contre les fameuses « heures les plus sombres de l’Histoire » et autres fadaises6. L’artiste est donc comme un agent dormant, qu’on paye à se foutre de la tête des gens et dont on peut décider un jour ou l’autre que le temps est venu d’aller leur en faire couper quelques-unes.

Donc, grâce à l’arbitraire, que ce soit dans le public et l’art subventionné (c’est-à-dire l’art-parasite au service d’une domination sociale) ou dans le privé, l’artiste contemporain est dépendant à 100% de ses maîtres, ceux qui peuvent affirmer dans les media et les galeries qu’ils sont des artistes, et c’est ce qui les rend utile, pouvant mettre tout ce qu’ils ont appris de rhétorique au service de l’élite contre le peuple.

Ce piège continuera de fonctionner temps que le voile social ne sera pas tombé, celui qui pousse une large frange de la classe moyenne à aimer l’art, parce que l’art sert de principe de distinction sociale, même entre moyennement pauvres/riches, qui se sentent obligés d’aller visiter un musée quand ils font du tourisme dans une ville, parce que ça se fait, parce que c’est chic d’avoir vu des œuvres d’art (même si on s’ennuie au musée et qu’on trouve tout cela ridicule), comme on va voir les incontournables monuments, dont les églises même si on n’en partage pas le culte. C’est avec la complicité latente des classes moyennes, même si celles-ci n’ont pas compris leur rôle de kapo dans l’affaire, et qu’elle n’est pas vouée à le comprendre, d’ailleurs, seuls en son sein des individus accèderont à cette connaissance et pourront éventuellement faire acte de candidature par acte de soumission public, assurant le nécessaire renouvellement à la marge de l’élite.7 Lorsque peu à peu les classes moyennes cesseront de jouer ce jeu malsain où ils deviennent complices de leur propre domination, lorsque les musées se videront et qu’il sera plus difficile à l’Etat de justifier l’engraissement d’un ministère de la Culture inutile, sinon nocif et véritable insulte au peuple8. Mais pour cela il faut aussi ré-éduquer un peu le bon peuple passé par l’Education Nationale : non, ce n’est pas grave de ne pas aller dans un musée, n’ayez pas peur d’être taxé de béotiens comme on est taxé rapidement de fasciste ou d’antisémite à la moindre manifestation de liberté de penser, quand celui-ci n’est qu’un grand dépotoir à imbécilités, qui joue un rôle dont il faut avoir conscience.

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  1. A laquelle il faudrait encore rajouter une explication politique expliquant pourquoi le beau est associé au religieux, non pour des raisons transcendantes, mais bien dans des rapports verticaux : le beau c’est l’exhibition faite par celui qui tient les moyens non pas de production, mais de tuer, et qui manifeste son élection divine en finançant des œuvres qu’il prétend religieuses mais qui ne sont rien d’autres que politiques. De ce point de vue, les cathédrales n’ont pas été construites pour la beauté de l’architecture, comme le voulait Feuerbach, mais pour donner des bâtiments grandioses à la religion qui permet au Pouvoir de se maintenir en place, et qui doit accompagner, via l’outil de la culture, le fait brut de la violence latente qui attend quiconque se rebelle. []
  2. Comme dans le cas, par exemple, du Schibboleth strasbourgeois consistant à dire “Breuil” quand il est écrit “Broglie” []
  3. Qu’on se moque des Catholiques qui pensent que l’hostie se transforme en corps du Christ dans sa bouche, après ce pouvoir performatif d’un ministère… []
  4. Et sans dans le meilleur des mondes, c’est-à-dire, si le Système ne s’est pas assuré avant de permettre l’ascension de la personne en question, d’avoir des documents capables de faire chanter le traitre et de se venger de sa défection. []
  5. Si on veut on peut critiquer un peu « Le socialisme et les intellectuels » [1949] de Friedrich Hayek, lorsqu’il soulignait l’imprudence des experts en un domaine technique, qui sortait de leur champ de compétence pour s’insérer dans le débat citoyen où ils n’avaient plus aucune compétence particulière, mais profitaient de leur aura acquise ailleurs, pour se faire passer pour grands penseurs en matière d’éthique ou de régime catallaxique. Sans doute pêchait-il par naïveté, en ne voyant pas que non seulement leur ascension dans leur domaine de compétence pouvait être dû non pas à leurs seules qualités mais aussi à leur degré de soumission politique au Système, ou au rôle que celui-ci veut les employer, et que le débordement d’un champ de compétence à l’autre n’est pas du tout un effet pervers, mais est programmé, sollicité et accompagné par le Système lui-même. []
  6. Qu’on les envoie massacrer, détruire, tuer, qu’on leur demande de se moquer, de rire, de ramper, pourvu que ce soit pour le Bien, ils iront sûrs de leur croisade et se vautreront dans toutes les bêtises. Ce d’autant plus que, trop arrogants, ils ont débranché leur esprit critique, étant trop intelligents pour qu’on les manipule, trop nécessaires à la société, voyons ! Et ils seront toujours les sempiternels Gardes Rouges de tous les Maos de toutes les époques, petits pions pédants… []
  7. Mais ne il s’agit dans ce gnosticisme social qui va de pair avec les initiations gnostiques religieux, de comprendre les propriétés cachées de la société afin de se libérer, seul, ou en famille, de la caverne, pas dans une démarche collective ou de classe []
  8. Et insultant pour la culture elle-même qui n’a pas besoin de ministère pour exister et se régénérer sans cesse, qui n’a besoin d’aucun tuteur sinon de liberté pour rebondir là où on ne l’attendait pas ! []

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