Recension de La Société ouverte et ses nouveaux ennemis, d’Alain Laurent

La Société ouverte et ses nouveaux ennemis est un livre tendant à prouver que l’Histoire n’est pas finie, la fin de la Guerre Froide n’ayant pas laissé la place à la domination mondiale d’un ensemble de démocraties libérales apaisées et individualistes, dont les Etats s’en tiendraient au strict rôle d’arbitres entre individus et sociétés mis en accord par un droit supranational et un commerce mondialisé. Car le collectivisme a plus d’une ruse dans son sac d’histoires et une tête de l’hydre finit-elle par tomber sous le poids de ses contradictions, une autre réapparait sous un nouvel avatar.

S’inscrivant alors dans la filiation de Karl Popper ou Friedrich Hayek, qui tous deux avaient ressentis le besoin d’abandonner provisoirement leurs études épistémologiques et économiques pour accomplir ce qu’ils nommèrent leur « effort de guerre »1, Alain Laurent a ainsi lui aussi délaissé ses études sur la théorie du libéralisme2 pour se laisser entrainer dans la défense pratique de ses idées libérales. Fin 2008, il ne s’agit plus de combattre la philosophie politique héritée de Platon, des hégéliens, du positivisme, de l’historicisme ou encore l’Etat-Providence alors en voie de construction en Angleterre dans les années 40, mais d’accueillir, aux côtés des ennemis « classiques » de la société ouverte hantant tout le spectre politique allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, un nouvel ennemi bicéphale:

  1. un certain islam conquérant aux valeurs incompatibles avec celles des sociétés ouvertes, désormais installé dans ces dernières et se servant de leurs propres largesses pour tenter de s’y imposer (ennemi intérieur/extérieur ou « alterculturel »); qui ne seraient rien sans
  2. des angélistes aussi bienpensants qu’inquisiteurs qui, par repentance ou clientélisme, acceptent l’inacceptable tout perpétuant une ingénierie sociale ayant pourtant prouvé son inanité durant tout le XXe siècle, et continuant de faire peser sur nos société tout le poids du fléau du bien via la législation et la perversion de l’Etat de droit (ennemi intérieur)

Alain Laurent s’attache alors à rassembler les voix, en commençant par celle de feu Jean-François Revel, de tous ces écrivains «résistants» réagissant pour alerter leurs contemporains du danger que connaîtraient les sociétés ouvertes et leur mode de vie aussi riche que fragile. Face à eux les tentatives d’apaisement politique qui ne sont que des justifications «munichoises» théorisant ou l’acceptation de revendications de replis communautaristes ou au contraire de conquêtes de l’espace public émanant de certains groupes parfois violents; des collusions idéologiques des églises musulmanes, catholiques et évangéliques (dans et hors de l’« Occident »); ou encore des chantres de la tolérance, sans-frontièristes, droits-de-l’hommistes, fétichistes de l’Alterité, cachant de véritables oukazes idéologiques que diffusent à leur tour, par naïveté, des hommes de bonne volonté trompés par des dichotomies fallacieuses (instrumentalisation du « racisme » sur tous les tons, culture masochiste) que le livre remet à leur place.

Ainsi placé au plus prêt des polémiques politico-médiatiques des dernières années, ce texte est un cri de révolte en même temps qu’une déclaration d’amour aux vraies valeurs de tolérance, de pluralisme, d’égalité des sexes et de sécurité qui permettent aux individus de s’épanouir (malgré tout) dans nos sociétés ouvertes. Echo d’un sentiment d’urgence passionnément engagée mais sans outrance, cet écrit parfois grinçant et lacunaire3, n’est jamais grincheux à la manière de longues litanies apocalyptiques bilieuses, mais profondément stimulant intellectuellement comme peuvent l’être les films à fin … ouverte.

Bémols méthodologiques et rapport à l’Islam

Faits convergents ou construction?

L’ouvrage débute pourtant sur une affirmation épistémologiquement douteuse qui mobilise un «ensemble (…) de faits connus de tous » (p. 9), qui « convergerait » évidemment, malgré l’hétérogénéité de sa composition, vers l’interprétation défendue dans le livre. L’accumulation de « faits » empiriques (pourtant toujours sélectivement choisis dans la quantité infinie de faits potentiels4 ou de points de vue possibles), ne suffit malheureusement pas à dégorger de lui-même le sens des choses, au-delà des «mots» grâce auxquels nous découpons mentalement nos représentations du monde. Nous avons pourtant toujours une grille de lecture – voire une idéologie – qui nous sert à déchiffrer l’amas informe du monde social5, et qu’il faudrait idéalement nous attacher à « falsifier », comme nous le conseillait Popper, pour en éprouver la validité plutôt que de chercher appui dans la multiplication de témoignages d’auteurs aussi brillants soient-ils.

Vous avez dit « Occident »?

Ainsi par exemple de la notion d’Occident acceptée comme une réalité évidente, alors qu’au détour de multiples remarques, tant sur les idées dominantes des médias et des intellectuels que ces premiers choisissent de mettre en avant6), que sur les politiciens ou groupes de pression dits « autochtones », on s’aperçoit bien que cette notion est rongée de partout en son sein. Sur fond d’une théorie huntingtonienne du « choc des civilisations » (p. 172) avec laquelle marque cependant ses distances, on constate bien pourtant lors de la lecture les multiples collusions entre les églises, notamment suite à la polémique sur autour du droit de blasphème après l’affaire des caricatures de Mahomet (p. 189), collusion très globale des USA et des islamistes contre la « dépravation et la sécularisation des sociétés européennes » en une alliance des « puritains théocratiques de tous les pays » (p. 41), ce même Huntington s’inquiétant d’une immigration de latinos n’attaquant en rien la société ouverte ou la Constitution américaine (p. 42)… Non « occidentaux » les USA ? Pourquoi pas ? Hayek avait bien une certaine tendance durant toute La route de la servitude, même s’il s’en défend (notamment dans le prologue), à flirter avec la substantialisation de l’opposition idéologico-civilisationnel entre l’Angleterre et l’Allemagne, polarisant l’un les valeurs « occidentale » et l’autre une opposition à celles-ci, pour des raisons aussi bien de contingences historiques que plus profondes7 voulaient très explicitement rompre avec la civilisation « occidentale » (cf. chap. 1, The Abandoned Road). Pourtant qui aujourd’hui, 60 ans seulement après, verrait sérieusement en l’Allemagne en Marx et Hitler les rejetons inévitables de leur mère-partie naturelle? Parcourir ainsi l’histoire de cet Occident en la confrontant à son Idée, à ses valeurs (liberté d’opinion, pluralisme, libre-entreprise, responsabilité, non-agression) nous surprendrait alors sûrement et nous amènerait à penser que l’Occident n’est pas vraiment l’Occident, ou bien malgré lui… et qu’il se trouve pourtant bien souvent loin d’un chez lui qui n’en devient que plus suspect. Sans doute faudrait-il la structure de l’opposition clos / ouvert au plus près de chaque groupe, société, philosophie ou « civilisation » nationale et/ou religieuse, pour voir comment leur dialogue spontané réussit à résoudre l’équation de la survie du groupe, en évitant l’action sclérosante de la seconde, qui elle-même jalonne et tempère la première…

Un Islam de seconde main et sans défense

D’un autre côté dans le chapitre 6, consacré au nouvel ennemi islamique, l’instruction du procès contre l’Islam semble faite à charge, par compilation de témoignages provenant d’hommes et (surtout) de femmes qui, bien que de très bonne foi et forts d’un courage admirable, ne sont pas ce qu’on pourrait appeler des témoins très objectifs. Certes, il n’apparait pas que le projet d’Alain Laurent tout au long de ces pages soit de proposer une quelconque étude sur l’Islam, que les auteurs abondamment cités auront par ailleurs étudiés8, sinon de rassembler toutes ces voix éparses en une sorte de manifeste de la «pensée de résistance». Mais alors c’est le titre même du chapitre « La vraie guerre civile dans l’Islam » qui en devient problématique car on s’attendrait dès lors à trouver une déconstruction de l’Islam (soit: par des musulmans au nom de l’Islam), là où justement la voie de musulmans comme ceux du Minaret of Freedom sont écartés d’un revers de la main sceptique (p. 167), pour mieux opposer quelques apostats à l’ensemble de ces soi-disant musulmans modérés dont le silence parait bien assourdissant à l’auteur autant en « Occident » que dans tout le Dar-al-islam. Symptomatique à cet égard un sous-chapitre qui annonce « l’heure des musulmanes libres » (p. 142) et finit bien par admettre cinq pages plus loin qu’à l’exception d’Irshad Manji, ces musulman(e)s sont surtout des ex-musulmans… Le piège tendu à l’Islam pourrait alors être parfait quand, après avoir séparé sincèrement certains musulmans intolérants (et donc intolérables dans les sociétés ouvertes) des autres qui y sont les bienvenus (pourvu qu’ils soient arrivés de manière légale et juste), une série de citations d’auteurs différents font, dès la page 147 et jusqu’à la fin du chapitre, hardiment voler en éclat la distinction islamisme vs islam modéré, pour celle de musulman cohérent = islamiste vs musulmans en parti dés-islamisés ou apostats conséquents. Alors même si l’on s’écarte des outrances bilieuses d’Oriana Fallaci qualifiées de très « graves erreurs » (p. 180) on comprend surtout que le désaccord n’est pas tant sur le fond que sur la forme, l’Islam en tant que tel n’étant pas compatible avec l’individualisme et les valeurs constitutives de la société ouverte.

Le bilan en quatre points, allant de ce qui appert au premier abord au problème dans sa vraie mesure, qui clôt le chapitre reflète à son tour le flottement des frontières que tentent de retracer le livre: si le choc civilisationnel entre Islam et « Occident » « est une réalité qu’il serait vain de nier » (p. 181) (point 1), que l’Occident comme vecteur de la meta-culture universaliste de la société ouverte s’oppose à l’Islam et son modèle de société close (point 2), comment comprendre la jonction avec les point 3 et 4, c’est-à-dire la reconnaissance de tensions dans l’Islam entre musulmans sécularisés et intégristes9, et la reconnaissance que le conflit de « civilisation » entre société ouverte et close est interne à chaque aire géographique ou à chaque religion … qui comprend et dépasse10 le point 1 …? Autant dire qu’on reste très largement sur sa faim pour accepter sans autre forme de procès le point 1 (mais si le but était d’éveiller l’appétit, c’est totalement réussi) sauf à avoir déjà un avis concordant avec l’auteur (et on sera dans ce cas-là alors heureux de trouver un point de rencontre entre penseurs isolés), et que le point 4 demande réexamen plus approfondi de la question…

Le conflit société ouverte / close en France

Autopsie de la déréliction

Heureusement c’est à cette tâche que les chapitres 2 à 5 et 7 sont consacrés, qui reviennent sur la façon dont évoluent les démocraties libérales, avec en premier plan la France depuis ces dernières décennies. Toutes ces pages sont alors très efficaces pour dénoncer la « Tyrannie des Bien-Pensants »11). Ainsi de la façon aussi arrogante qu’apeurée qu’ont certains journalistes et « faiseurs d’opinion » d’éluder les débats en se cachant derrière toute une « novlangue » lénifiante ou stigmatisante12, procédé qui leur permet de jouer le bon rôle de l’honnête homme rassembleur sans s’abaisser à écouter ce que des individus pourtant venus de la gauche laïque, des philosophes peu soupçonnables de populisme, ou penseurs franchement éloignés de l’extrême-droite essayent de leur montrer, ni prendre sérieusement les problèmes à bras le corps avant que certains véritables extrémistes ne représentent la dernière solution pour des groupes entiers abandonnés par les autruches auto-satisfaites. L’énumération des problèmes qui rongent ces démocraties libérales constitue malheureusement un écheveau parfois difficile à démêler. Elles souffrent ainsi:

  1. d’une immigration légale trop conséquente et souvent « alterculturelle », à laquelle se greffe un grand nombre d’opportunistes légaux (rassemblements familiaux abusifs parfois acquis après l’envoi d’un mineur qu’on sait automatiquement naturalisé, accouchements stratégiques sur le sol national, immigration de personnes désirant profiter gratuitement du système hospitalier, …)
  2. d’une immigration clandestine que certaines naturalisations de masse encouragent
  3. d’insécurité permanente dans certaines banlieues secouées ponctuellement d’émeutes destructrices, couplée avec une police muselée et une justice complaisante ou débordée
  4. du communautarisme islamique (application de la charia pour la communauté au détriment des règles communes, régime alimentaire et enseignement propre dans les établissements scolaires, horaires non-mixtes dans les piscines, droit à porter le hijab ou la burqa, lieu et temps de prière dans les entreprises, médecine sous contrôle phallocrate …)
  5. de la faillite de leur système scolaire
  6. de créations de discriminations positives et de tout un arsenal de législations mémorielles et organismes inquisiteurs (HALDE), secondées par des associations tapageuses aux indignations sélectives13.

Tout ceci servi par des politiciens démagogiques ou empêtrés dans les querelles médiatiques dès qu’ils veulent défendre manière décomplexée les valeurs de la société ouverte, aggravé par des Machiavel qui n’hésitant pas à brader les valeurs républicaines par calcul tactique vont jusqu’à créer des monstres (le FN) pour pouvoir régner sur les décombres de leur adversaire au risque de jouer un jeu dangereux, accompagné par un appareil d’Etat se réfugiant dans « gesticulations incohérentes » ou la « pure rhétorique » (p. 46) comme autant de « dérobades » camouflées. Soit. Il est bon et salutaire que ces choses soient dites et proclamées malgré la chape médiatique qui, sous couvert de pluralisme, n’est que trop souvent la mise en abyme de discours saturés de vide, et qu’elles le soient très explicitement en dehors de toutes références extrémistes.

Des séries causales difficiles à retrouver distinctement

Seulement, tous les problèmes étant dénoncés en de grands chapitres où tout est juxtaposé, se confond, s’amalgame et n’est au fond relié que par la même faillite idéologique14 d’une République dont on se demande, à la lecture de tant d’échecs, s’il faut aider à l’achever ou la ressusciter, un certain trouble s’ajoute à l’état d’urgence qui est dépeint. A l’exemple que donne Bergson rappelant que ce n’est pas parce qu’un manteau accroché à un clou tombe en même temps que ce dernier si celui-ci vient à se détacher, que l’un et l’autre sont la même chose, on perd parfois le fil des séries causales ayant amené aux problèmes listés plus haut. Sont-ce les islamistes qui ont interdit d’interdire en Mai 68 et sapé l’autorité du système scolaire? Sont-ce les polygames arriérés tribaux qui créent des zones de non-droits dans les banlieues? Les ouvriers qui séquestrent aujourd’hui leur patron sont-ils des immigrés alterculturels venant de montagnes situées au-delà de la Méditerranée? Les Eglises et les politiques qui abondent dans le sens des musulmans pour condamner le blasphème lors de l’affaire des caricatures de Mahomet en 2005, ont-ils raté leur assimilation à la société ouverte?

C’est alors que l’oubli – ou du moins la mise en retrait – de symptômes tout aussi révélateurs que la violence physique des banlieues ou la revendication identitaire des musulmans se fait sentir. En effet, prendre la pleine mesure du mal, dans toute sa diversité apparente, des revendications féministes et homosexuelles à la propagande écologiste en passant par les inéluctables querelles idéologiques qui font de l’Education Nationale un champ miné ou les intrusions bienveillantes de despotes prohibitionnistes de tous ordres, aurait eu l’avantage de réinscrire le défi posé à la société ouverte dans sa pleine dimension. Puisque c’est bien en se coulant dans le sillon de tous ces demandeurs de droits et apprentis-sorciers législateurs que les musulmans en viennent à réclamer une isonomie qui ne pourrait leur être refusée sous peine de trahir la règle de la loi. Finalement, peut-être souffrons-nous de ce que Hayek décrivait en 1944 : en l’absence d’une échelle de valeurs universelle et d’un illusoire consensus qui permettraient de mettre tout le monde d’accord, le Pouvoir, dès lors qu’il dépasse le cadre strict de l’Etat minimal du libéralisme classique, devient un champ de bataille ingérable poussé par sa propre logique inflationniste. Ainsi replongé dans son tout, l’épisode du foulard islamique, par exemple, n’aurait été que la dernière manifestation de luttes idéologiques menées par les laïcards, les églises, la gauche, la droite au sein de l’Education Nationale destinée à former le bon citoyen. L’Islamisme ne donnerait pas l’impression d’être le danger absolu, comme un virus qui aurait muté et serait devenu plus fort qu’avant, mais une pathologie parmi d’autres tirant sa vitalité d’un environnement où il est très adapté (et très bien chez lui) : la politisation de l’existence.

Alors, à l’aune de tout ceci : pas intégrés les casseurs de banlieue qui ont compris qu’en représentant une menace, on obtiendra subsides et « respect » craintif du pouvoir (puis des médias) ? A bonne école, ils ont plutôt bien intégrés la démarche que les syndicalistes (ennemis de l’intérieur ?) leur ont montrée depuis des décennies. Alors, ces immigrés qui viennent profiter des largesses de l’Etat-Providence, plus parasites que ces artistes d’Etat qui ont une « sébile à une main et une kalachnikov dans l’autre » (Maurice Druon) ? Plus parasites que cette mafia légale qui distribue l’argent des autres sous couvert de générosité, et à le culot suprême d’attendre de nous que nous les remercions de leurs largesses toxiques ?

Non, tous ces exemples sont des épiphénomènes du collectivisme. Ce que le livre d’Alain Laurent ne nie pas, mais ce qu’il semble perdre de vue, en s’arrêtant en chemin, car s’attaquant à un certain collectivisme, il ne s’attaque pas à sa racine. Coupons celle-là, au nom de l’individualisme, nous les couperons tous.

Ne pas se tromper de cochon mais s’attaquer à la porcherie elle-même

Ce collectivisme qui nous dit que parce que nous (l’homme blanc, le bourgeois, la France, etc.) avons péché collectivement, devons obtenir collectivement la rédemption par un sacrifice expiatoire (une contre-violence symbolique) qui passe par
1) la reconnaissance officielle de la victime fusse par contumace, quitte à faire de la terre une cour de miracles où pullulent les victimes avides d’être reconnue à grand coup d’auto-flagellations,
2) nous devons dédommager la victime quand bien même ce serait la génération d’après et nous ne serions pas nés en vertu d’une solidarité qui n’a rien d’individualiste et qu’aucun libéral ne peut accepter.

Ce collectivisme qui impose sa norme, qui ou permet à la majorité de faire violence à la minorité, ou retourne le principe en prétendant régler quoi que ce soit. Ce collectivisme qui s’incarne dans l’esprit de la République, et que malheureusement défendent les alliés ponctuels de cet ouvrage, même si par quelques moments de recul, Alain Laurent marque sa pleine conscience du problème d’un tel compagnonnage.

On sait que Hayek regretta 12 ans après La route de la servitude de ne pas avoir assez insisté sur le communisme, tout pris par l’ennemi immédiat que constituait le nazisme. De même Churchill s’en voulait d’avoir choisi le «mauvais cochon», Staline contre Hitler. Alors, ne combattons pas un collectivisme quel qu’il soit et de quel ordre qu’il soit (nationaliste – républicain, religieux, idéologique, politique) en lui opposant un autre. Ainsi lorsque, à raison, Alain Laurent, rappelle dans son épilogue que les seuls droits sont ceux de ne pas « être l’objet de violences » et de ne pas être « rejeté a priori à cause de sa « race », de ses origines ethniques ou géographiques et de sa religion » (p. 234), lorsqu’à la suite il rappelle les méfaits de l’Etat-Providence, pourquoi s’adresse-t-il aux immigrés potentiels et non pas à l’ensemble de l’humanité, puisque le même socialisme produit universellement les mêmes méfaits? S’il reconnait qu’il faut cesser tout «impérialisme culturel» (p. 238) au niveau international, pourquoi ne pas étendre cette volonté en demandant la fin du droit d’ingérence à l’intérieur des sociétés ouvertes ? Pourquoi avoir à reconnaître officiellement (ou son contraire) ceux qui veulent cacher les strings des filles à l’école (une certaine candidate de gauche) et ceux qui veulent les voiler; à arbitrer, à prendre parti au nom d’entités illusoires (le peuple, la nation, etc.) plutôt que de laisser et la liberté pédagogique (dans le strict respect des droits de l’homme) et se faire la concurrence des modèles en l’absence de toute compensation financière d’un Etat-Providence favorisant de fait certains modèles plutôt que d’autres? Exemple extensible à bien d’autres (le travail le dimanche, jours fériés, mœurs sexuelles, ad lib.) A un Redecker qui demande bassement aux « étrangers » de se « montrer plus vertueux, plus travailleurs et plus respectueux que les Français eux-mêmes, parce qu’[ils] sont leurs hôtes, [qu’ils] n’ont rien à exiger, mais tout à mériter [car] quand on dine à la table d’autrui, on remercie » (p. 127), ne faut-il pas répondre que l’individu n’est solidaire que des imaginaires, des groupes, des cultures qu’il veut, qu’il a choisi, et que par ce genre de déclaration l’homme épris de liberté répugnera à aller manger de ce pain-là à sa table car il est, à ses yeux, à mettre à côté de ceux qu’il combat ? Un individu « français » de papier peut bien être « étranger » à la France, à la chrétienté, au fétiche démocratique qui n’est que la permanence de la tyrannie de la majorité : les frontières Moi-Nous / Eux qui constituent son identité ne regardent que lui. Ses choix aussi. Les libéraux ont-ils à être rabattus sur des individus certes moins dangereux actuellement, mais encore empêtrés dans une vision de la communauté qui n’est pas la leur ? Devons-nous, nous autres libéraux, nous assimiler, prendre part à la farce politique qui n’est que le terreau fertile de toutes les folies actuelles ? Avons-nous à nous intégrer au point de devenir de bons citoyens qui sacrifient aux nouveaux dogmes verts et prennent plaisir payer leurs impôts ? Et si les dangers de tous côtés devenaient des odieux utiles pour la cause de la liberté, car ils permettent, une fois mis face à face, de faire comprendre l’impossibilité d’un accord républicain ?15. Et si la menace que tel ou tel groupe faisait peser sur d’autres n’était dû à un défaut congénital de la société ouverte qu’il faudrait contrebalancer par quelques béquilles unificatrices, mais justement à un défaut d’ouverture qui réclame des privatisations de l’existence…

Le difficile rapport entre ouverture et clôture : clôturer l’ouverture ou s’ouvrir à la fermeture ?

Alors en guise d’épilogue ouvert, en résonance avec celui du livre qui essaye de dresser un mode d’emploi vivable pour que la « société ouverte cesse d’être son propre fossoyeur et revienne à elle-même » (p. 240), il n’y a peut-être qu’une seule chose à dire : la société ouverte n’impose que la non-agression et refuse tout autre forme de reconnaissance ou d’aides. Elle ne reconnait de « droits à » à personne, immigré ou non, femme ou homme, hétérosexuel ou homosexuel, chrétien, musulman, athées… mais de simples individus qui vont incarner leur singularité dans la société civile. Elle fait cohabiter en son sein des individus, des groupes, qui peuvent se trouver mutuellement intolérables et qui ne doivent pas être mis en contact artificiellement par un espace public qui n’est rien d’autre qu’un grand champ de bataille. Cette position revient à penser une société sans Etat (ou le moins possible), où la nation politique (contrairement à l’idée défendue p. 232-233 de la nécessité de la nation politique maniée «avec prudence») n’est qu’une chimère du passé et en maintient l’esprit vivant pour ceux qui le souhaitent par des clubs culturels (tout comme le devraient être les religions) au risque d’une sorte de communautarisme spontané entre personne de mêmes goûts ou idéologie16 que combattent les auteurs cités dans le livre, et peut-être Alain Laurent derrière eux. Cette société où la clôture (nécessaire comme le montrent les pages 230-234) est spontanée, entre groupes, tout comme est spontané le rapprochement (culturel, économique) est-elle possible? Faut-il se résoudre à défendre des frontières politiques (p. 236), à enfermer à notre tour les individus dans entités collectives même pour leur bien ? Ou laisser à chacun l’initiative de se fermer ou de s’ouvrir lorsqu’il voudra quitter un groupe clos auquel il n’avait adhéré que par tradition, étant alors prêts à l’aider à en sortir et le défendant vigoureusement contre toute menace physique ?

La Société ouverte et ses nouveaux ennemis et un livre destiné à faire réagir, une invitation à l’éveil, l’esquisse de quelques pistes destinées à sauver les (fausses) sociétés ouvertes des armes qu’elles confèrent à leurs ennemis: en toute logique ce n’est pas un catéchisme. Il plante quelques banderilles. Celles-ci feront hurler les veaux (la routine), ou stimuleront ceux qui ont encore leurs oreilles et leur queue à entrer dans l’arène. Profitons-en avant que la tauromachie soit interdite pour barbarie.

Notes

  1. Avec, respectivement, La Société ouverte et ses ennemis [1945] et La Route de la servitude [1944] []
  2. Les grands courants du libéralisme [1998], La philosophie libérale [2002], Le libéralisme américain : Histoire d’un détournement [2006] []
  3. Du moins lacunaire si on en attend des discussions approfondies sur tous les points. Sur l’Islam notamment, il s’agit d’une « revue de presse » approfondie, demandant d’autres lectures pour attaquer le cœur du sujet []
  4. A commencer par les trains qui arrivent à l’heure, y compris dans le monde musulman. []
  5. Cf. Friedrich Hayek, The Counter-Revolution of Science, ch. III et IV []
  6. Médias eux-mêmes en interaction avec les opinions publiques qu’ils satisfont autant qu’ils informent (gardons l’ambigüité de l’acception aristotélicienne du terme []
  7. Et ce depuis Fichte, soit quelques décennies avant, voire plus tôt si l’on suit Philippe Nemo dans Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, chap. 8 Le nationalisme allemand avant le nazisme []
  8. De ce point de vue on regrettera l’absence de bibliographie thématique en fin d’ouvrage, permettant au lecteur désireux de reparcourir par lui-même le chemin intellectuel ayant permis à l’auteur d’arriver à cette sorte de synthèse en creux []
  9. Conflit dont on peine, finalement, à l’aune de ce que l’on vient de lire, à savoir s’il est réel ou illusoire. C’est pourtant cette disjonction sans déchirure que voulait signaler Patrick Haenni dans L’islam de marché. L’autre révolution conservatrice (Seuil/La République des idées, 2005), en montrant comment une bourgeoisie islamique, sorte de résurgence « orientale » de l’esprit du capitalisme des calvinistes selon Max Weber, se défaisait des dogmes islamistes pour réinscrire leur islam dans la modernité, notamment économique. []
  10. Hegel aurait utilisé le terme Aufheben. []
  11. Jean-Marc Chardon (dir.), La Tyrannie des Bien-Pensants. Débat pour en finir!, Economica, 2002 (Toutes les polémiques médiatiques que rappelle Alain Laurent, montrent bien que 7 ans après on en a toujours pas fini… []
  12. « Néo-réacs », p. 124 ; « racisme » qui n’est qu’une mutation de l’anathème pavlovien de « fascisme » (cf. chap. 4). []
  13. On notera, il sera toujours temps de revenir dessus plus tard, que la propagande écologiste, pourtant le deuxième cheval de Troie de la bienpensance « citoyenne » après l’antiracisme, est la grande absente de ce tableau. []
  14. Et financière ! []
  15. On pourra néanmoins refuser inconditionnellement quelques pratiques comme l’excision et autres dérivés barbares au nom des droits de l’individu. []
  16. Qui est déjà très probablement une réalité puisque toutes nos affinités sont discriminatoires. []

Publié par

Santiago Pinault

Après avoir validé une maîtrise de philosophie à l'Université de Franche-Comté, finalisé avec un mémoire qui concernait « Le criticisme de F.A. Hayek à l'aune du projet The Abuse and Decline of Reason (1935-1952) », sous la direction de F. Brahami, j'ai suivi un Master Recherche de philosophie économique, diplôme proposé conjointement par ce qui était alors l'Université de Provence (sciences humaines) et l'Université Paul Cézanne (droit, économie et gestion) avant la fusion des trois universités des Bouches-du-Rhône. Mon mémoire de master, sous la direction de G. Campagnolo et J. Magnan de Bornier, portait sur Friedrich Hayek et Karl Polanyi et s'intitulait « Un essai d’étude de l’épistémè moderne à partir des perspectives croisées de F. A. Hayek et K. Polanyi ». Outre un passage par la Chine dans le cadre du projet européen LIBEAC, je termine désormais une thèse de philosophie sur Karl Polanyi, à l'Université d'Aix-Marseille (AMU), me servant de la richesse documentaire des archives numérisées et publiées sur Internet, en 2014, par l'Institut Karl Polanyi, pour proposer une lecture non-idéologique de l’œuvre de l'auteur. Je suis aussi membre du réseau philo-eco et de la Society for the Development of Austrian Economics.