Dans le livre introductif qu’il a consacré à Karl Polanyi, Jérôme Maucourant rappelle que

« [Karl] Polanyi lit et discute avec passion dans les années 20 les travaux des économistes de l’école dite « autrichienne » car il pense que l’utilité marginale peut être l’instrument efficace de réalisation d’une économie socialiste. Cela prouve que les premières réflexions de Polanyi s’inscrivent dans un univers théorique dont les frontières ne sont pas figées comme aujourd’hui ; en aucune façon les écrits d’un pionnier de l’école autrichienne, comme ceux de Wieser par exemple, ne peuvent être considérés comme des ancêtres évidents du néolibéralisme. »1

De même, dans le même ouvrage, l’universitaire rhône-alpin soulignait [Id., pp .54-55] que

« [Karl] Polanyi, chose peu soulignée, estime ne faire qu’approfondir l’héritage de Menger. Vers la fin de sa vie, celui-ci récrit ses Principes, parus primitivement en 1871, parce que la définition devenue classique de l’économie, au sens d’« économiser les moyens », ne lui convient plus. Il est vrai que l’universalité du penchant utilitariste est remise en question à la fin du XIXème siècle. Il est intéressant de constater qu’il n’y a pas encore, à notre connaissance, de traduction anglaise de la dernière version des Principes éditée en 1923. L’idée que le grand Menger lui-même doute de la validité du paradigme de l’action rationnelle en situation de rareté poserait ainsi problème à ses héritiers intellectuels. Polanyi ne manque pas à ce propos d’observer le comportement singulier en matière éditoriale du célèbre Hayek, ténor de la troisième génération des économistes autrichiens, qui estime que la traduction anglaise fondée sur le texte allemand suffit »2

Le passage de Hayek incriminé par Polanyi se trouve aujourd’hui dans les Collected Works, IV, 2ème texte : « Carl Menger (1840-1921) » [1934], p. 90-91 (trad. fr. Santiago P.) :

« La raison de cette inactivité apparente [depuis 1892 Menger n’avait écrit que quelques articles, principalement sur la monnaie, NdT] est claire. Menger voulait maintenant se concentrer entièrement sur les tâches majeures qu’il s’était définies : un travail systématique – longtemps différé – en économie, avec en amont, un traité exhaustif sur les spécificités (characters) et méthodes des sciences sociales en général. C’est à l’achèvement de ce travail qu’il consacrait toute son énergie, et à la fin des années 1890, il espérait pouvoir le publier dans un futur proche puisque (and) de considérables parties étaient prêtes dans leur version définitive. Mais ses centres d’intérêts ainsi que le périmètre des sujets soulevés par son travail, continuaient à s’étendre à des sphères de plus en plus larges. Il trouva alors qu’il était nécessaire d’aller plus loin dans l’étude d’autres disciplines, et la philosophie, la psychologie ainsi que l’ethnographie lui prirent de plus en plus de son temps, si bien que la publication de son travail se voyait (de nouveau) sans cesse différée. En 1903, il alla jusqu’à démissionner de son poste de professeur, à l’âge – relativement jeune – de 63 ans, pour se dévouer entièrement à son travail. Il n’était pourtant jamais satisfait et il semble avoir continué de travailler dans la solitude grandissante de son âge jusqu’à ce qu’il meurt à l’âge avancé de 81 ans. La lecture critique de son manuscrit a montré qu’une part considérable de ce travail aurait été prête à la publication. Néanmoins même après que ces forces eurent commencé à lui manquer, il avait continué à réviser et réarranger ses manuscrits dans une telle proportion qu’essayer de reconstituer [l’ouvrage dans sa forme aboutie] aurait été une tâche bien difficile, sinon impossible. Une partie du matériel traitant des sujets abordés dans les Grundsätze [Principes], partiellement destiné à une nouvelle édition de ce livre, a cependant été incorporée par son fils [Karl] dans une seconde édition de ce travail, publiée en 1923. Beaucoup d’autres écrits [tardifs de Menger] restent sous la formes de manuscrits aussi volumineux que fragmentés et désordonnés, que seuls les longs et patients efforts d’un éditeur très érudit pourraient rendre accessible. Jusqu’ici, en tout cas, les résultats du travail des dernières années de Carl Menger doivent être considérés comme perdus. »

Peut-on souscrire aux accusations latentes que lancent Karl Polanyi et Jérôme Maucourant à un Hayek prétendument embarrassé par la deuxième version des Principes de Menger et qui aurait résolument choisi de ne pas prendre en compte des manuscrits gênants pour son libéralisme ?  Ainsi, l’idée que Karl Polanyi puisse en être l’héritier légitime, c’est-à-dire non seulement le frère de sang de Michael Polanyi, le penseur de la polycentricité, mais un demi-frère idéologique de Hayek, est-il tenable à l’examen de la question ? Faudrait-il alors intégrer au sein des livres, articles ou études consacrés à l’école autrichienne d’économie un courant « substantiviste » dont au moins Karl Polanyi ferait partie ? Et si c’était le cas, comment juger de l’identité d’une école qui regrouperait des penseurs aux principes épistémologiques très différents, où la praxéologie de Mises, côtoierait la catallaxie et la démarchie de Hayek, l’analyse des économies « encastrées » et la critique du « désencastrement » dans les sociétés modernes chez Karl Polanyi, le subjectivisme radical de Lachmann et l’anarcho-capitalisme de Rothbard ? Ou bien faut-il en tirer l’idée qu’au bilan du XXe siècle, c’était bien au sein de l’école autrichienne, dans et malgré toutes ses composantes, que se trouvaient les racines les plus fécondes de la pensée en économie politique ?

Statut : questionnement ; vers. : 1.1.1

Notes

  1. Avez-vous lu Polanyi ?, La Dispute, 2005, p.  154 n26 []
  2. K. Polanyi, La Subsistance de l’homme, p. 15, qui est la traduction en français d’un extrait de K. Polanyi, The Livehood of Man (éd. posthume – en 1977 – par H.W. Pearson), recueil de textes datant de la période de rédaction de La grande transformation ; cf. aussi Commerce et marché au temps des premiers empires, p. 240 []

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